Une agréable rencontre

Quand on tient un blog, on fait des «rencontres» virtuelles et ainsi se nouent des liens d’amitié qui, si le hasard fait bien les choses, peuvent aboutir à des rencontres.

J’ai découvert, il y a quelques semaines, le blog de Magitte et j’ai eu plaisir à échanger quelques mots sur internet avec cette dame dont la façon d’écrire me charmait, sans compter que les sujets qu’elle évoquait m’intéressaient toujours.

Comme je devais passer une toute petite semaine à Toulouse au cours de mon séjour métropolitain, j’ai eu la chance de pouvoir rencontrer Magitte (ou Geneviève). J’espère qu’elle a été aussi heureuse que moi de notre rencontre. Ce jour-là, s’il avait fait beau, je pense que nous aurions pu aller faire une petite promenade mais le ciel toulousain s’était mis au gris et à la pluie, nous sommes restées une après-midi chez elle.

Nous avons passé quelques heures à bavarder, sans blancs dans la conversation. Geneviève est comme je l’imaginais, pétillante de vie, curieuse de tout, décidée : vivante, ce qui pour moi résume tout. C’est un vrai bonheur de passer un moment avec elle et quand, en prime, au moment de partir, elle m’a offert son livre de souvenirs, j’ai été enchantée. J’ai cependant un regret : sous le coup de l’émotion peut-être, je n’ai pas pensé à lui demander une dédicace ; je déplore d’être aussi tête en l’air par moments. Je n’ai pas osé retourner lui demander son autographe (il ne faut pas abuser et ne pas trop déranger) mais je me suis promis, si je peux retourner la voir, de rapporter le livre et de demander quelques mots manuscrits sur la page de garde.

Quand je suis rentrée dans mon chez-moi de passage, je me suis empressée de lire «Au fil de ma mémoire». Il pleuvait, j’en ai profité.

Quelle bonne idée a eu Geneviève de faire publier ses souvenirs ! Ils ont en vrac, tels qu’ils lui reviennent. Ce sont des petits récits qui ont pour lien l’époque 1939-1945. J’aurais aimé que ma grand-mère fasse la même chose quand elle était vivante. Me déciderai-je un jour à mettre par écrit ce qu’elle m’a raconté ? La guerre vue par ma grand-mère, la dernière (39-45) et celle d’avant, pourquoi pas ? La grande guerre, celle qui devait être la der des ders…

Ce qui me surprend dans le livre de Geneviève, c’est cette volonté de toujours trouver quelque chose de plaisant à raconter même quand la situation était sombre. Ma grand-mère faisait la même chose, toujours rire ou sourire des événements les plus tragiques soient ils.

Les souvenirs de Geneviève sont encore plus prenants que ceux ma grand-mère car Magitte a connu l’exode, drame qui a été épargné à mon aïeule puisqu’elle vivait en «zone libre» à Grenoble, près du maquis du Vercors.

Curieux cette notion de « zone libre » quand on sait ce qui se passait.

Il y avait la fameuse ligne de démarcation dont le but était de séparer distinctement deux zones, en créant ainsi une frontière entre la zone libre et la zone occupée. Cette ligne, longue de 1 200 kilomètres coupait la France en deux. Sur un total de 90 départements, l’armée allemande en occupait 42 entièrement, 13 partiellement, tandis que 35 n’étaient pas occupés. Les trois quarts du blé et du charbon français étaient produits en zone occupée, ainsi que presque tout l’acier, le textile, le sucre. La zone libre était ainsi très dépendante de l’Allemagne. Il n’était possible de franchir la ligne de démarcation légalement qu’en obtenant très difficilement un Ausweis (carte d’identité) ou un Passierschein (laissez-passer) auprès des autorités d’occupation après maintes formalités.

Je reviens à ma rencontre toulousaine, et je me permets de citer un extrait d’un «chapitre» du livre de Geneviève pour vous montrer comment elle arrivait à rire même du dramatique. C’était pour elle l’exode de Paris vers Vierzon (elle était partie, comme tous ceux qui étaient sur les routes, sans connaître sa destination). Elle était transportée par des militaires, dans un camion de munitions, assise sur des caisses, avec d’autres membres de sa famille, en route vers le sud de Paris.
«Comme ils (les soldats) avaient peur, ils descendaient de leur habitacle et quand nous ne pouvions aller nous mettre à l’abri dans un fossé, ils venaient cacher leur tête et leurs avants-bras, en passant la moitié de leur corps par l’ouverture pratiquée à l’arrière du camion puisque nous roulions bâches relevées pour avoir de l’air ! … Ils se sentaient ainsi en sécurité puisqu’ils ne voyaient rien ! En résumé, ils «tendaient leurs autres joues» !  C’était idiot et cela nous faisait rire…»

Et tout le long du fil des souvenirs, les anecdotes amusantes apparaissent comme de petites lueurs d’espoir dans un monde tourmenté.

Heureusement, Geneviève était capable de bien prendre les choses, elle répète souvent qu’on ne pouvait faire autrement. Peut-être qu’elle et quelques autres partageaient ce point de vue (dont ma grand-mère), ceux dont l’envie de vivre est plus forte que tout, vivre droit, debout ; pourtant nombreux sont ceux  qui se sont morfondus. J’ai entendu des moins à plaindre qu’elle, qui ont pleuré tout le reste de leur vie sur leur triste sort «d’enfants de la guerre». Geneviève est une battante, elle encaisse et vous dit à travers son attitude (moi j’ai entendu ça) : «Show must go on !»

Bravo Geneviève pour votre vivacité, votre amour de la vie, vos réflexions, votre humilité et votre caractère. Malgré votre petite taille (qui se réduit encore, m’avez-vous dit), Geneviève vous êtes une grande dame et «merci» encore pour les moments que vous m’avez accordés, j’ai très envie d’écrire : offerts.

Merci et à bientôt.

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Le vrai goût de la liberté

Je lâche le rouge un moment. Ca fait un peu poivrote d’écrire ça mais j’assume, moi qui carbure plutôt à l’eau et au coca. Et même que maintenant je vais chanter avec Boris Vian :

Je bois

N’importe quel jaja

Pourvu qu’il fasse ses douze degrés cinq

je bois

La pire des vinasses

C’est dégueulasse, mais ça fait passer l’temps.

(Boris Vian, Je bois,)

Drôle de vie ! Ah, ces artistes !

J’ai retrouvé un poème sans ponctuation ou presque. dont l’auteur est Boris Vian. Encore un que j’aime comme Baudelaire ou Roda-Gil. Vian : bizarre, créatif, poète…

Voilà les vers (pas verts, ni verres du jour)

L’évadé ou le temps de vivre, ou encore un vrai goût de liberté.

L’évadé
Il a dévalé la colline
Ses pieds faisaient rouler des pierres
Là-haut, entre les quatre murs
La sirène chantait sans joie
Il respirait l’odeur des arbres
De tout son corps comme une forge
La lumière l’accompagnait
Et lui faisait danser son ombre
Pourvu qu’ils me laissent le temps
Il sautait à travers les herbes
Il a cueilli deux feuilles jaunes
Gorgées de sève et de soleil
Les canons d’acier bleu crachaient
De courtes flammes de feu sec
Pourvu qu’ils me laissent le temps
Il est arrivé près de l’eau
Il y a plongé son visage
Il riait de joie, il a bu
Pourvu qu’ils me laissent le temps
Il s’est relevé pour sauter
Pourvu qu’ils me laissent le temps
Une abeille de cuivre chaud
L’a foudroyé sur l’autre rive
Le sang et l’eau se sont mêlés
Il avait eu le temps de voir
Le temps de boire à ce ruisseau
Le temps de porter à sa bouche
Deux feuilles gorgées de soleil
Le temps de rire aux assassins
Le temps d’atteindre l’autre rive
Le temps de courir vers la femme
Il avait eu le temps de vivre.

 

Boris VIAN, Chansons et poèmes

Ce poème « Le temps de vivre » a été écrit, tout comme « Le déserteur », bien plus connu, en février 1954. Le thème de ces deux textes se rapproche d’un autre poème écrit en 1952 : « Je voudrais pas crever », publié à titre posthume, en 1962  et chanté par Serge Reggiani.  Cliquez sur le titre, au dessus  (J’écoute, et ça y est : des larmes, toujours).

Les idées exprimées par Boris Vian dans ces trois poèmes (tous les trois ont été mis en musique) tournent autour des plaisirs simples (boire à ce ruisseau), plus exotiques (voir les singes à cul nu dévoreurs de tropiques) ou même quelquefois plus étranges (les coinstots bizarres) que l’on peut trouver à vivre, et de l’inéluctable condamnation à mort, naturelle ou plus ou moins violente et à plus ou moins brève échéance..

Il faut se souvenir que Boris Vian, comme bon nombre de ses contemporains, était antimilitariste ; c’était tout juste après le Deuxième guerre Mondiale, pendant la guerre d’Indochine, au moment des guerres d’indépendance (Maroc, Tunisie et Algérie, la plus terrible des trois). Savoir ce qui s’était passé en Allemagne, en Pologne, au Japon et un peu partout à travers le monde avait rendu pacifiste une grande partie de la jeunesse.

Le Carpe Diem des latins, repris par Ronsard, est une nouvelle fois mis en exergue : la vie est un bien précieux qui peut nous être enlevé à tout instant, il faut donc profiter au mieux que chaque petit détail : un sourire, un rayon de soleil, une main tendue.

Boris Vian savait-il qu’il était malade ? Sans aucun doute. C’est pour cette raison qu’il nous encourage à profiter de l’instant présent et à nous révolter contre l’ordre établi. Si les gouvernants ainsi que leurs représentants détiennent le droit de vie et de mort sur la population, chaque citoyen peut se rebeller : déserter, s’évader au propre et au figuré.

Nous avons conscience que nous sommes tous condamnés à mort à plus ou moins long terme mais nous n’avons pas forcément conscience de la brièveté potentielle de certaines vies et de la fulgurance de la fin, inattendue ou non avec un départ immédiat ou différé. Ce qui compte, c’est d’avoir le temps d’accomplir ce que l’on souhaite et de profiter un peu de la vie. Sans brûler la chandelle par les deux bouts, il ne faut pas remettre au lendemain le bonheur qui peut se saisir maintenant. Carpe diem !

Le personnage de ce poème peut être un évadé de guerre, un prisonnier de droit commun, un prisonnier politique, un petit voyou et pourquoi pas un tueur ? La peine de mort était toujours en vigueur en ce temps-là et on peut donc imaginer que l’évadé était condamné à mort, à perpétuité ou du moins à une lourde peine (on était bien généreux en condamnation à cette époque). L’évadé a conscience que, de toute façon, maintenant qu’il s’est échappé il va mourir. Pour une peccadille, il pourrait s’arrêter de fuir, de courir, mais si on le rattrape la peine va croître, alors quitte à mourir, autant mourir heureux, en liberté. Mourir en prison, en attendant dans le couloir ou l’antichambre de la mort, ou mourir en s’échappant, le choix est vite fait.

La liberté, liberté d’aller et venir, de courir, de ne pas être enfermé, de pouvoir faire ce que l’on souhaite, des petites choses toutes simples (courir, regarder, respirer , boire l’eau du ruisseau), cette liberté là n’a pas de prix. Je suis prêt à sacrifier ma vie pour être libre, c’est ce que disent l’évadé et le déserteur qui ne se battront même pas et attendront la balle funeste qui mettra fin à leur vie.

Quand on sait que la fin est proche, le goût est plus intense.

 

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N’y a-t-il pas un scandale à dénoncer ?

Epidémie de chikungunya à la Réunion : 2005-2006

Le chikungunya (en abrégé le chik) , est une maladie infectieuse tropicale,  transmise par des moustiques du genre Aedes. Le nom est d’origine africaine : chikungunya en français « maladie de l’homme courbé » car elle occasionne de très fortes douleurs  articulaires associées à une raideur, ce qui donne aux patients infectés une attitude courbée très caractéristique.

Le chikungunya n’est pas une maladie nouvelle. Le virus a été isolé pour la première fois en 1952-1953 lors d’une épidémie de fièvrequi sévissait sur le plateau du Makonde au Tanganyika (actuelle Tanzanie).

En janvier 2005,  le chikungunya s’est invité à La Réunion.

Nous connaissons aujourd’hui la suite des événements : fièvres, souffrances, invalidités passagères et/ou permanentes et quelques décès. Nous nous souvenons aussi que dans un premier temps, les autorités sanitaires et politiques nous ont pris pour des rigolos, douillets avec une propension à la victimisation. Pourquoi écouter ces quelques (sous) citoyens lointains (700 000 et quelques) ?

On a nié notre parole et notre souffrance : « Il n’y a rien de tel dans les publications médicales ». Ce n’est pas écrit, ça n’existe pas. Vous affabulez. Qui a rappelé l’existence de cette maladie et de ses symptômes ? Quand ? Je ne me souviens pas.

Face à l’ampleur prise par l’épidémie, les services de santé ont tenté de nous rassurer en nous prenant toutefois  pour des débiles : l’épidémie devait cesser devant les rigueurs  de l’hiver austral, et même « les moustiques aedes albopictus ne piquent pas dans les maisons », disait un certain directeur de la santé, Antoine Perrin, muté ensuite en Lorraine puis au Ministère de la santé (comme quoi le principe de Peters n’est pas une légende : un employé ne restera dans aucun des postes où il est compétent puisqu’il sera promu à des niveaux hiérarchiques supérieurs, ce qui signifie qu’avec le temps, tout poste sera occupé par un incompétent incapable d’en assumer la responsabilité).

Le 10 novembre 2005, la sénatrice de la Réunion Gélita Hoarau avait alerté les autorités sur la « véritable catastrophe  sanitaire qui ravage l’île ». Elle avait obtenu du ministère de la santé une enveloppe de 52.000 euros (à rapprocher des millions pour la Côte d’Ivoire) et l’envoi de 20 personnes pour la démoustication.

Je ne ferai pas liste de toutes les sornettes énoncées à l’opinion réunionnaise. Tout et son contraire ont été affirmés.

Même si le moustique n’entre pas dans les maisons, il faut équiper son lit d’une moustiquaire et ses portes et fenêtres de grillages fins, style passoire ou tamis, d’après ce même monsieur Perrin. C’est idiot si les moustiques ne rentrent pas, non ? Les donneurs de conseils étaient-ils commissionnés par les fournisseurs de voilages protecteurs ?

L’aedes albopictus est un moustique urbain. Ce sont ces foutus citadins qui les élèvent dans leurs pots de fleurs et leurs jardins.  Il n’y en a pas dans les ravines  et dans les champs  (c’est pourquoi on ne démoustiquait plus ?)

Puis l’armée est arrivée : drôle de guerre ! L’armée affectée à la démoustication des ravines. Ca faisait un peu, beaucoup guerre bactériologique. Et ce n’était pas faux de le penser. L’emploi abondant d’un pesticide, le Fénitrothion, était insensé.

Ce pesticide est si dangereux qu’il est interdit dans les zones habitées ainsi qu’à leur périphérie. Il n’est pas agréé par le ministère de l’Agriculture. Il a été définitivement interdit par l’Union européenne le 1er septembre 2006.

Globalement, le Fenitrothion est classé comme nocif, dangereux pour l’environnement, nocif en cas d’ingestion,  très toxique pour les organismes aquatiques et dans le cas présent, pour les larves de moustiques (heureusement). Il peut entraîner des effets néfastes à long terme pour l’environnement. On comprend mieux pourquoi maintenant nombre d’élèves, d’employés… ont fait part de maux de tête aigus suite à des campagnes de démoustication.

On a aspergé La Réunion de cet insecticide entre 2 et 5 heures du matin. « C’est sans danger, mais rentrez chez vous, calfeutrez-vous, mettez vos provisions à l’abri ainsi que vos animaux et, 15 jours durant, évitez de mangez les fruits et légumes de votre jardin ».  Ben pourquoi ? Si c’est sans danger…

Ce n’est pas ce qu’ont dû penser mes poissons en rendant leur dernier soupir (au fait, ça soupire un poisson ?) En effet, un matin, je les ai retrouvés, tous, le ventre en l’air : carpes koï, comètes, bonnets rouges…  Il fallait protéger ses animaux (chats et chiens à l’intérieur). Pour les bassins avec poissons, il fallait les recouvrir. C’est ce que j’ai fait à chaque fois que j’ai été prévenue du passage des hommes en blanc. Compte tenu de la saison des pluies, ils passaient quand il ne pleuvait pas et sans prévenir alors…

Ces aspersions massives et systématiques étaient inefficaces puisqu’elles doivent avoir lieu lorsque le moustique est en train de chasser, soit dans la journée (entre le lever et le coucher du soleil), or les aspersions avaient lieu la nuit.

Par contre, outre mes poissons, ceux de mes voisins, leurs tortues, les guêpes (je ne les pleure pas), les  abeilles (et là, c’est inquiétant quand on sait ce qu’il adviendra de nous quand elles n’existeront plus), les endormis (lézards) et bon nombre d’oiseaux sont morts. Les moustiques ? Rien n’est moins sûr.

On est en droit de se demander désormais ce que sont devenues toutes ces quantités d’insecticides pulvérisées. On sait que les produits qui résultent de la dégradation du Fenitrothion sont 10 fois plus toxiques que le produit initial. Combien en retrouvera t-on dans les milieux aquatiques réunionnais, dans le sous-sol, dans les plantes, les fruits, les légumes, pendant combien de temps ?

Grâce aux journaux, aux radios et aux télévisions locales, et grâce à quelques maires et députés, le Fénitrothion a finalement été abandonné et remplacé par un bio-insecticide : le Bti (Bacillus thuringiensis israelensis).

Comme je suis une incorrigible lucide, tendance pessimiste diront certains  (je passais pour une folle en avril 1986 quand j’ai dit « pas vrai, les nuages de Tchernobyl ont passé les frontières »), je me dis depuis cinq ans que les aspersions ont cessé quand les stocks ont été épuisés. Il ne faut pas oublier que les stocks de Fénitrothion devaient être détruits à partir de septembre 2006 dans la communauté européenne. Or détruire ce type de poisons est difficile et surtout coûteux.

Quelle aubaine que de trouver un territoire où s’en débarrasser ! Mais personne ne le dit. Si quelqu’un m’explique comment on peut se battre…

On finira bien par voir qu’on nous a empoisonnés.

Des vies contre des euros ? Encore une fois l’intérêt financier prime.

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Trop travailler

Pour faire réfléchir ceux qui travaillent trop et oublient qu’il faut vivre.

Rappelez-vous de mon billet « perdre sa vie à la gagner« ou encore mon « Eloge de la paresse« .

« Les hommes travaillent généralement trop pour pouvoir encore rester eux-mêmes. Le travail : une malédiction que l’homme a transformée en volupté. Oeuvrer de toutes ses forces pour le seul amour du travail, tirer de la joie d’un effort qui ne mène qu’à des accomplissements sans valeur, estimer qu’on ne peut se réaliser autrement que par le labeur incessant — voilà une chose révoltante et incompréhensible. Le travail permanent et soutenu abrutit, banalise et rend impersonnel. Le centre d’intérêt de l’individu se déplace de son milieu subjectif vers une fade objectivité ; l’homme se désintéresse alors de son propre destin, de son évolution intérieure, pour s’attacher à n’importe quoi : l’œuvre véritable, qui devrait être une activité de permanente transfiguration, est devenue un moyen d’extériorisation qui lui fait quitter l’intime de son être. Il est significatif que le travail en soit venu à désigner une activité purement extérieure : aussi l’homme ne s’y réalise-t-il pas — il réalise. »

Emil CIORAN : Sur les cimes du désespoir

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Le poids des mots, le choc des photos

Le poids des mots, le choc des photos ». C’était la devise de Paris-Match. Je n’ai jamais été abonnée à ce magazine mais je l’ai toujours regardé plus que lu, avec intérêt, chez le dentiste, le médecin ou la coiffeuse. Les photos étaient souvent choc.

En janvier 2008, l’hebdomadaire a adopté une nouvelle formule : « La vie est une histoire vraie ». Je ne sais pas ce que vous en pensez mais je l’ai oubliée tout de suite cette nouvelle devise. Je la trouve « mollassonne ». Je sais que la vie c’est une histoire vraie, je suis dedans. Vous aussi. Je sais que ce n’est pas forcément drôle, que la réalité dépasse quelquefois  la fiction. Par contre, le poids des mots, le choc des photos, ça me parlait davantage.

Le poids des mots… Les lire semble de plus en plus difficile. La lecture est un exercice lourd, pesant pour beaucoup de nos contemporains, fatigués au bout de… ? Vingt lignes. Dix ? Et les écrire ? Point à revoir en détails, mais je pense que ça allège, et plus encore si on a bien pesé ses mots avant de les lâcher. Du délestage en quelque sorte.

Quant au choc des photos, il me semble moins violent que par le passé,  tout le monde s’y est habitué à force de déjeuner ou de dîner devant des reportages télévisés plus ou moins horribles. Et pourtant…

N’avez-vous pas en mémoire suivant votre âge des images qui vous ont marqué ? Voilà les quatre clichés incrustés dans ma tête.  Vous souvenez-vous de la petite fille brûlée au napalm au Vietnam (année 1972) ?Photo de Nick Ut, 1972 ; prix Pulitzer 1973 – Si vous voulez en savoir plus, allez voir ce site.

J’ai trois autres photos émouvantes en mémoire, les deux premières, malgré la douleur qu’elles expriment, sont très proches des oeuvres d’art.

– en 1990, la Pieta du Kosovo Photo de Georges Mérillon, 29 janvier 1990

-en 1997, la madone de Benthala en Algérie

Photo de Hocine Zaourar, prix WordPress 1997

– en 2001, le World Trade Center le 11 septembre.

Pour cet événement, ce sont des centaines de photos et quoi de mieux que ce montage vidéo pour ne pas oublier cet événement tragique les tours du 11 septembre

Les images marquent et les mots pèsent.

Maudits soient les mots ? NON !!! Je les aime trop. Il y en a tant. On a le choix. On les ignore. Faisons les vivre, utilisons-les.

Maudits soient les mots dits ? Maudits les mots non dits ? Maudits les maux dits ou non dits !

NB —- Cliquez sur les photos pour les agrandir et sur les liens (en général en couleur) pour plus de détails.

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Perdre sa vie à la gagner

Depuis quand a-t-on pris conscience de ce paradoxe ?

Et pourquoi aller gagner sa vie puisqu’on l’a déjà ?

C’est une expression vraiment bizarre, une fois encore un problème de fric. Peut-on faire marchandise de tout, même de la vie ? Ceci nous ramène au temps de l’esclavage. Est-il vraiment fini ce temps-là ?  Ne vend-on pas, très cher, au vu et au su de tous, des joueurs de football…? Je ne parlerai pas de tout ce qui se vend autour des footeux et ailleurs, je m’éloignerai de mon propos.

Pour gagner sa vie, le quidam travaille et comme je le disais autrefois à mes élèves, ce n’est pas une partie de plaisir, dans la plupart des cas c’est une torture. Le mot travail vient du latin populaire tripalium, «machine à trois pieux », instrument de torture destiné à immobiliser les chevaux pour les ferrer. Ca veut tout dire. Le travail est souvent associé à la peine et à la souffrance ; pour les Chrétiens, la difficulté remonte au péché originel. Dieu a chassé Adam  et Eve du jardin d’Eden, en les obligeant à cultiver une terre stérile : «Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front» a-t-il dit à Adam. Pour faire bonne mesure, ce « bon » Dieu a dit à Eve «Tu enfanteras dans la douleur. » Et on veut me faire croire en un Dieu miséricordieux…

Actuellement, il nous faut gagner notre vie, je n’ose pas écrire en travaillant car les salaires attribués aux uns et aux autres n’ont plus aucun rapport avec le travail fourni, une production tangible,  un effort physique ou un apport intellectuel (cf :salaires des golden boys et « stars » plus ou moins éphémères…). Nous obtenons de l’argent en échange de notre liberté. Nous aliénons du temps, du temps qui n’est plus libre puisque nous le consacrons à notre « travail ». Nous nous privons de liberté, volontairement, pour faire comme tout le monde et nous sommes au désespoir lorsque, sans travail, sans argent, nous ne sentons même pas libres.

Or, être libre, pour moi ça commence par être libre de son temps. Comment ai-je pu , des années durant, imaginer être heureuse en courant après le temps ? Il me fallait à travailler au lycée, à la maison, faire la cuisine, le jardin, le ménage, la peinture, les comptes, préparer les vacances… Liste non exhaustive. Je ne levais jamais le pied et je sais où ça m’a menée. Aujourd’hui, j’ai compris. Je ne veux plus répondre aux contraintes communément acceptées, je ne veux plus être comme ces plantes sous serre ou ces animaux en batteries dopés aux produits chimiques, je veux respecter mes rythmes et mes saisons biologiques. Je veux disposer de mon temps, pour le (peu  de ?) temps qui me reste.

Je veux être une mauvaise herbe ou une herbe folle dans un monde bétonné car je sais qu’un jour la nature reprendra le dessus. Et je chante Zucayan de Julien Clerc :

Les sales et mauvaises fleurs
Ont envahi les rues
Les plantes carnivores,S’installent sur les balcons…

Je veux être plus libre que je ne l’ai jamais été… et prendre le temps d’apprécier ce qui m’entoure.

Je suis surprise de constater qu’en ralentissant, j’ai l’impression de faire plus de choses. Peut-être est-ce parce que je prends plus conscience de ce que je fais et que je retire immédiatement des satisfactions. J’accepte sans remords ce penchant à procrastiner et ce besoin de me faire plaisir. Je prends le temps de réfléchir et d’écrire. Ecrire, vieux plaisir oublié…

Je ne vais plus gagner ma vie, je suis retraitée. Je laisse aux autres le choix de perdre leur vie, de passer à côté d’elle et de tas d’autres choses. J’explique ce que je ressens et ne force personne à adopter mes idées et ma façon de voir, mais mes enfants sont grands et tous les trois, presque, indépendants alors, je veux vivre, libre, herbe folle, non aliénée aux normes, aux contraintes et aux autres.

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