La poésie du vert

Pour ceux qui ont aimé le vert ; de la poésie de Rimbaud : un sonnet intitulé « Au Cabaret-Vert », qu’il écrit en 1870 alors qu’il n’a que seize ans, et publié dans le recueil Poésies.

Arthur Rimbaud raconte comment il arrive, fatigué et affamé dans un cabaret de Charleroi. Dès qu’il entre dans l’auberge, il s’installe, bienheureux, envahi par un profond sentiment de bien-être.

Au Cabaret Vert

Depuis huit jours, j’avais déchiré mes bottines
Aux cailloux des chemins. J’entrais à Charleroi.
– Au Cabaret-Vert : je demandai des tartines
Du beurre et du jambon qui fût à moitié froid.

Bienheureux, j’allongeai les jambes sous la table
Verte : je contemplai les sujets très naïfs
De la tapisserie. – Et ce fut adorable,
Quand la fille aux tétons énormes, aux yeux vifs,

– Celle-là, ce n’est pas un baiser qui l’épeure ! –
Rieuse, m’apporta des tartines de beurre,
Du jambon tiède, dans un plat colorié,

Du jambon rose et blanc parfumé d’une gousse
D’ail, – et m’emplit la chope immense, avec sa mousse
Que dorait un rayon de soleil arriéré.

Il décrit le bien-être qu’il ressent au « Cabaret Vert » ; s’il le dit en vers, il n’en cache pas moins sa révolte contre l’ordre établi, lui pour qui le poète doit être «voyant» (dans le sens de double-vue, en avance sur son temps) et «résolument moderne» ; il choisit d’écrire un sonnet classique en apparence mais moins conventionnel qu’il n’y paraît. Je relève le « soleil arriéré ». Qu’en pensez-vous ? Moi j’y vois de la moquerie, de l’insolence.

Dans les  deux premiers quatrains, il s’installe, « allonge ses jambes et contemple le décor : il est détendu, c’est le repos, bien-être physique et moral. Puis, dans les deux tercets, comme il est affamé, la serveuse accorte (tétons énormes et yeux vifs) lui apporte des plats simples qui le réjouissent : « des tartines de beurre » et surtout du jambon «rose et blanc » accompagnés d’une « chope immense » de bière mousseuse et dorée : les nourritures sont résolument terrestres.

Bien que l’auteur conserve la forme traditionnelle du sonnet, la syntaxe n’est pas classique.

Le premier quatrain a un rythme régulier, simple, en revanche le second a des phrases complexes : beaucoup d’enjambements qui mettent en valeur le premier mot  isolé des vers : «vert », «rieuse », «d’ail», des rythmes irréguliers ; pas de coupure de rythme à la fin du second quatrain : enjambement encore. On constate là le rejet des conventions poétiques : liberté, bien-être.

Les mots utilisés sont simples : langage courant pour des ustensiles, des produits du quotidien : plat, chope, jambon, beurre, bière. On est loin du nectar et de l’ambroisie des poètes divinement inspirés.

Au Cabaret-Vert est une évocation vivante et joyeuse d’un moment de bien-être, voire même de bonheur, bonheur tranquille éprouvé dans un lieu populaire. Arthur Rimbaud transfigure, en quelques vers, une réalité banale en un véritable tableau  plein de vie et de couleurs,  comme un peintre de l’école hollandaise (La Buveuse (1658), de Pieter de Hooch) ou plus contemporain, comme un impressionniste (Degas, La Classe de danse).

Lumière et couleurs dans ce tableau de Pieter de Hooch.

La jupe rouge attire le regard sur celle qui a donné son nom à la toile : « La Buveuse ».

Est-ce une toile réellement gaie ? Lumineuse, oui, gaie, non. Sans aucun doute. A voir le visage las de celle qui est au centre du tableau.

C’est la vie !

« La classe de danse » de Degas est une toile lumineuse.

Un instant de vie pris au vol mais on entend presque le piano et les chaussons sur le plancher. Vie grouillante.

Impressionnisme.

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Charles Baudelaire né un 9 avril

Le 9 avril, c’est la date anniversaire de la naissance de Charles Baudelaire. Bien, me direz-vous et alors ? Je vous répondrai que beaucoup d’autres gens sont nés ce jour-là mais que je ne les connais pas et que j’aime Baudelaire, enfin que j’aime les écrits du bonhomme. Ah, que de bons moments passés entre les pages des « Fleurs du Mal ». Pas vraiment roses mais tellement belles !

Venez un peu vous promener et rêver avec moi.

« L’Invitation au voyage »

« Mon enfant, ma soeur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble!
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble!
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Invité(e) pour une destination pareille, résisteriez-vous ? Mais où est donc ce pays de cocagne ? Une réponse possible : « Il est un pays superbe, un pays de Cocagne, dit-on, que je rêve de visiter avec une vieille amie. Pays singulier, noyé dans les brumes de notre Nord, et qu’on pourrait appeler l’Orient de l’Occident, la Chine de l’Europe, tant la chaude et capricieuse fantaisie s’y est donné carrière, tant elle l’a patiemment et opiniâtrement illustré de ses savantes et délicates végétations. »(Invitation au voyage, Petits poèmes en proses, Le Spleen de Paris).

Moi je le voyais au sud, ce pays de cocagne, dans le grand sud, le pays aux soleils mouillés, un pays tropical, peut-être. A dix-sept ans, je me demandais où il était allé pour rêver. L’île Bourbon, l’île de la Réunion. J’y suis et j’ai retrouvé ce pays où « Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. »,
« Une île paresseuse où la nature donne
Des arbres singuliers et des fruits savoureux »

Mais là aussi, quoi que vous en pensiez tout n’est pas rose, mais c’est une autre histoire…

Revenez à Paris, où les vers de Charles Baudelaire rendent beaux la grisaille et la contrainte. C’est là tout l’art du poète quand sa sensibilité arrive à vous émouvoir.

Le chant du coq au loin déchirait l’air brumeux ;
Une mer de brouillards baignait les édifices,

L’aurore grelottante en robe rose et verte
S’avançait lentement sur la Seine déserte,
Et le sombre Paris, en se frottant les yeux,
Empoignait ses outils, vieillard laborieux.

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