Grand-Mère Kalle (2)

Les Zistoires créoles de Grand-Mère Kalle sont nombreuses. Aujourd’hui, ce sont  juste  des présentations de l’héroïne car, si les histoires sont variées, le personnage a lui aussi de multiples visages.

Le fénoir (la nuit) était tombé sur la petite case de Marie-Julianne, enfin la case « son momon« . Elle était dans son lit en train de s’endormir quand elle entendit : « Tout, tout ». Le cri s’arrêta… puis reprit ; elle avait un peu peur… mais la porte était bien fermée, elle ne craignait rien, elle était rassurée. Le cri cessa mais elle crut entendre quelqu’un pleurer ; fatiguée, elle se rendormit très vite.

Le lendemain, elle raconta à sa mère ce qui s’était passé. – « Mon Dié Seigneur, c’était Grand Mère Kalle ! »   – « C’est qui Grand-Mère Kalle ?  » –  » C’est une vieille histoire… Quand j’étais petite, ma maman, ta grand-mère, me disait toujours :  » si tu n’es pas sage, la grand-mère Kalle va venir te chercher !  » – « Raconte-moi son histoire Maman ! »

Première version : Cette histoire remonte au temps de l’esclavage. Il y avait une grande plantation dans les hauts de l’Ouest, propriété d’une vieille et méchante femme (Madame Panon-Desbassyns ? Cette mauvaise réputation viendrait des ladi lafé de son frère.. Je n’étais pas là pour confirmer). Au lieu de bien traiter ses gens, elle les punissait pour rien, les fouettait et les forçait à travailler jusqu’à la limite de leurs forces. Ils faisaient pitié à voir, ils étaient bien malheureux. Un jour, arriva chez elle un esclave différent des autres. C’était un esclave venu de Gorée sur la côte Ouest de l’Afrique. Il était grand, fort et intelligent. Elle l’avait acheté pour en faire un commandeur qui materait les plus fortes têtes : Mafate, c’était son nom. Celui-ci vit comment elle traitait les esclaves et ne put le supporter. Un soir, il s’enfuit dans la forêt. Il marcha plusieurs jours et il marcha plusieurs nuits. Enfin, il arriva à une grande vallée où coulait une rivière qu’il remonta, glissant maintes fois sur les galets. De grandes montagnes la surplombaient ; des tamarins centenaires offraient leurs ombrages protecteurs, la rivière débordait de crevettes, de camarons et de poissons. De grands arbres se penchaient et offraient leurs fruits. Quand il vit ceci, il se dit : «Quel endroit merveilleux ! Comme ce serait bon d’y vivre ; les esclaves de la Grand Mère Kalle seraient bien et heureux ici !» Alors, un soir, il retourna à la propriété et invita tous les esclaves à un grand Kabar (soirée avec musique) et leur raconta ce qu’il avait vu. Ils mirent au point, ensemble, un plan et décidèrent de s’évader après avoir mis le feu à l’habitation pour détourner l’attention. Malheureusement, un des esclaves était un traître. Il alla raconter toute l’histoire à la Grand mère Kalle. Le lendemain, les esclaves eurent la douloureuse surprise d’être entourés par les propriétaires voisins armés jusqu’aux dents. pour les convaincre de rester. Mafate réussit à s’échapper, mais au moins dix esclaves périrent sous les coups des blancs. Mafate voulut les venger. Comme il connaissait les plantes, il cueillit des herbes et en fit une mixture pour la faire boire à Grand Mère Kalle. Ce fut une de ses esclaves qui lui servit cette tisane. Aussitôt dans un cri de douleur, la vieille femme se transforma en un grand oiseau couleur de nuit qui s’enfuit vers la forêt en hurlant « Tout ! Tout ! ». C’est ainsi qu’elle eut pour punition de venir prévenir les familles qu’un malheur allait s’abattre sur elles. Ses esclaves s’enfuirent dans le cirque désormais appelé le Cirque de Mafate. Ils vécurent là, libres et heureux pendant de longues années sous la conduite de Mafate qui était également leur chef.
Grand-Mère Kalle est blanche avant de devenir oiseau noir.

Deuxième version :  M. Hibon de Frohen qui habitait Mahavel, avait à son service une esclave dévouée que l’on appelait Kal ; elle vivait là heureuse (autant que peut l’être une esclave) avec ses maîtres, mais elle avait un fils qui, par sa conduite, lui donnait de graves soucis. Après un nouveau méfait, honteux, il alla se jeter dans la mer près de Ravine Blanche, face au petit oratoire qui se trouve à l’entrée de Saint-Pierre. Grand mère Kal    désespérée, après avoir juré fidélité à la famille qu’elle aimait, alla se jeter, à la suite de son fils, dans les flots. Depuis et jusqu’à nos jours, à chaque approche d’un malheur, au sein de cette famille, Grand mère Kal prévient toujours le fils aîné, par un long appel lugubre autour de la maison quelques nuits auparavant (voir les avertissements de Mélusine, la fée grenobloise, clic). Cette croyance s’est étendue à toute la région Sud et c’est le cri d’un oiseau (touc ! touc !) qu’on assimile au cri de Grand mère Kal. Cet oiseau est mal défini, on pense que c’est un oiseau de mer qui vient nicher dans les montagnes à certaines époques de l’année.
Là, Grand-mère Kalle est noire.

Troisième version : C’était aux temps sombres de l’esclavage. Il y avait de bons maîtres, il y en avait aussi de bien méchants. Dans une famille de l’Ouest vivait une esclave, Kalla. Certains disent qu’elle était battue, d’autres qu’elle avait volé, d’autres encore qu’une histoire d’amour avait brisé sa vie, d’autres enfin que son fils lui avait été enlevé par le maître et avait été vendu à un autre propriétaire ; c’était hélas une chose courante en ce temps-là, un esclave était comme un meuble, un animal, on en faisait ce qu’on en voulait. Toujours est-il que Kalla disparu. Certains disent qu’elle s’est pendue, d’autres qu’elle s’est jetée dans le Gouffre près de l’Étang-Salé, là où la mer gronde si fort. Mais s’il fallait croire tout ce que les gens disent… A cette époque, les voyageurs commencèrent à rapporter d’étranges phénomènes : quand ils s’étaient laissés surprendre par la nuit, dans l’Ouest, ils entendaient comme une voix, ou alors ils apercevaient des lumières dans la montagne ; certains affirmaient même qu’ils avaient vu une vieille femme noire, au détour du chemin. Il s’en trouva enfin pour jurer qu’elle était à cheval sur un manche à balai ! Toutes les histoires   possibles et imaginables couraient à travers l’île. Des experts, car il y a toujours eu un expert pour donner un avis définitif sur ce genre de phénomène , expliquaient que ces étrangetés ne pouvaient être dues qu’à une âme errante. (Vous voyez les experts).                               Une nouvelle fois, Grand-Mère Kalle est noire.

Quatrième version : Grand mère Kal était une vieille femme qui habitait une case près du pont de la Ravine des Cafres, à Mahavel. Elle cachait chez elle des condamnés et quand quelqu’un passait à proximité de sa case, elle l’invitait à boire le café et un petit verre de rhum. (Les créoles ont le sens de l’hospitalité.) Si le voyageur portait de l’argent sur lui, les condamnés logés le suivaient sur le chemin, et au passage de la Ravine des Cafres, ils le dévalisaient puis le précipitaient au fond du ravin. Grand-Mère Kal a fait commettre tant de crimes par ces condamnés que lorsqu’elle est   morte son âme s’est envolée par la toiture de sa case. Désormais, elle n’a plus de tête et porte un grand chapeau au bout de son cou. Elle passe annoncer la mort la nuit en rodant près des cases. Elle vient chaque fois que quelqu’un est gravement malade. Si elle ricane d’une voix sinistre, elle annonce la mort. Si au contraire elle passe en pleurant, c’est bon signe pour le malade, sa dernière heure n’est pas arrivée.
Grand-Mère Kalle est … blanche ? a priori.

Il parait qu’on a retrouvé des voyageurs détroussés de leurs bagages et de leurs habits, tournant au milieu du chemin, qu’on a récupéré un enfant vert de peur dans le fossé où il s’était caché toute la nuit, on entendait surtout des chaboulements (chutes) de galets sur le toit des maisons les nuits de pleine lune. La plupart des victimes tombaient d’accord pour dire qu’elles avaient entendu, un grand cri, comme un croassement, qui déchirait le silence : 
 »Kalla ! Kalla !
 » Les experts (encore eux) eurent beau expliquer que cela ressemblait à l’appel d’un oiseau de mer nocturne, personne ne voulut les croire : la légende de Grand-Mère Kal, morte sans sépulture, ombre de malheur sur toute la côte Ouest, est bien plus excitante… Grand-Mère Kal sévit durant des années. Dieu sait combien de voleurs et de farceurs profitèrent de la légende. Un colporteur attardé par sa clientèle était dévalisé au détour de la pente Crève-Cœur ? C’était Kalle ! Une jeune fille perdait son innocence au coin d’un buisson ? Encore un coup de grand-mère Kal ! Le vil séducteur de cette malheureuse enfant était rossé de coups de bâtons par le père furibond (et/ou les frères) au détour du même buisson, le soir suivant. Toujours grand-mère Kal ! Bien sûr, il y avait de vrais mystères, des lumières inexplicables, des bruits étranges, des frôlements dans la pénombre, comme il y en a dans toutes les campagnes mais les mamans, ou les nénènes des enfants blancs, pour inciter à la sagesse, avaient pris l’habitude de leur dire : « Reste tranquille sinon j’appelle Grand-Mère Kal ! »

Et puis un jour, quelqu’un en eut assez. Ce fut peut-être un colporteur fatigué de se faire détrousser sans que les gendarmes n’agissent,  un amoureux las de recevoir des coups de bâton, allez savoir. Toujours est-il que cet homme eut l’audace que d’autres n’avaient pas : il entama de longues recherches pour retrouver les restes de Grand-Mère Kal. Les gens racontent qu’il les dénicha finalement au fond d’un gouffre, qu’il n’eut pas peur d’aller les retirer du trou et qu’il les fit enterrer en terre chrétienne, avec prières et cérémonies. Certains montrent encore le tombeau, sous le plus beau flamboyant de la côte Ouest, et ne manquent jamais d’y déposer une fleur quand ils passent par là, pour apaiser l’âme de la malheureuse. D’autres disent que Grand-Mère Kalle hante toujours les pentes de l’Ouest et que si on l’entend moins depuis quelque temps, c’est parce qu’on fait trop de bruit avec nos télévisions et nos automobiles. D’ailleurs, dans bien des lits encore, à La Réunion, bon nombre d’enfants et même de grandes personnes tremblent en se disant : “Pourvu que gran mèr Kal ne vienne pas me chercher cette nuit !”.

Cinquième version : Dans sa jeunesse Grand-mère Kal, fut une belle femme, esclave, ensorcelante au point que Zelindor, esclave marron, chef d’une république noire, en fit sa femme. Elle n’était pas appréciée des esclaves marron puisqu’elle était esclave d’intérieur (il y a une hiérarchie aussi chez les esclaves), elle bénéficiait de la confiance de sa jeune maîtresse dont elle était la confidente. On lui attribue la dénonciation de  Zelindor, lorsque celui-ci par mégarde enleva sa maîtresse à sa place. Zélindor fut rattrapé et châtié ; de désespoir, Kal se suicida. Son âme, d’abord errante puisque ses os gisaient au fond d’un gouffre vers l’Étang-Salé, ne retrouva le repos que lorsque la descendante de sa maîtresse réalisa la promesse de son aïeule en lui donnant une sépulture. Grand-Mère Kalle est noire.

Voilà les débuts de la légende. Viennent ensuite les histoires.

« Criké, craké« , un jour je vous les raconterai.

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11 réflexions au sujet de « Grand-Mère Kalle (2) »

  1. C’est très beau, j’aime les personnes qui transmettent la légende de leur pays aux enfants et grand-mère Kalle est très douée. Je n’ai lu que les 2 premières versions, je reviendrai lire la suite plus tard. Bisous

  2. bonjour Françoise,
    Je dois partir chez ma fille ce matin, je reviendrai lire tout ça dans la soirée.
    Je t’embrasse et te souhaite une excellente journée.

  3. je ne connaissai pas grand mère Kalle voila maintenant c’est fait grace a toi bonne journée Françoise
    Marcel

  4. A chacun sa version, ou celle qui lui convient le mieux…
    Belle journée
    Jean

  5. bonjour françoise
    je trouve que c’est bien de transmettre aux enfants les légendes,mais celles-la on trait à une triste période de notre histoire
    nous avons un peu de soleil en métropole aujourd’hui
    je te souhaite une bonne journée et je te fais de grosses bises
    janine

  6. En réponse à ta question concernant la coiffe à grand nœud je te dirais couleur noir car en deuil de la liberté (occupation allemande) et de plus en plus large façon de protester contre l’envahisseur. Je t’invite à aller vous mon site qui hélas je ne peux plus modifier car VOILA ne le permet plus dont voici les liens vers certaines pages :
    Historique du costume : http://costumes.alsace.voila.net/historique/index.html évolution de la coiffe : http://costumes.alsace.voila.net/plus/index.html

  7. et bien voilà des histoires bien différentes pour un même personnage !
    Mais en fond, on voit que l’ homme tente toujours de reporter ses craintes sur un personnage mythique !
    Je suis malgré tout surpris de voir tant d’ interprétations différents !
    il me semble que c’ est assez rare !

  8. Pour répondre à trublion, tant de versions différentes pour une légende, c’est parce que la langue créole, n’en déplaise à certains, n’est qu’un patois sans écrit jusqu’à une date récente. Les histoires ne se transmettaient qu’oralement et chacun y allait de sa version, soit pour effrayer un maximum, soit pour régler des comptes, soit simplement par pur plaisir, car raconter des histoires est un plaisir. Je sais de quoi je parle. Quand on en tient une, on l’arrange, on l’enjolive, on l’améliore et chacun son style, à sa sauce, d’où cette multitude de versions. Et ce ne sont que celles dont j’ai eu connaissance.

  9. Je ne connaissais pas cette grand mère KALLE ! et c’est avec grand plaisir que je te lis . Certes, nombreuses sont les versions . ce sont les aléas de la transmission orale, Mais certains détails (qui n’en sont peut-être pas) demeurent dans toute les versions , ce me semble : comme la condition d’esclave , le riche/le pauvre , le blanc/le noir … la mort violente, la nécessité pour le repos de l’âme d’une sépulture correcte … le merveilleux … et j’en passe !
    Bisous belle Françoise

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