Clemenceau (2)

Rien n’est jamais tout blanc ou tout noir. Il y a des facettes noires, d’autres blanches et les tons de gris ne manquent pas. Clemenceau est comme beaucoup d’hommes une personne à facettes multiples.

René a attiré mon attention sur Clemenceau et le drame de Vigneux que je ne connaissais pas. Cet épisode a valu à Clemenceau le surnom de « Briseur de grèves » ; je l’avais lu quelque part mais je n’avais pas cherché à en savoir davantage. 

J’ai donc appris que le 30 juillet 1908, 5 000 manifestants avaient envahi les rues de Vigneux, c’était le dernier épisode d’un conflit social de trois mois qui avait fait vaciller le plus gros employeur de la commune : la compagnie des Sablières. Au cours de cette journée, des barricades avaient été dressées, les forces de l’ordre avaient chargé à plusieurs reprises et des fusillades éclatèrent faisant quatre morts et plusieurs centaines de blessés.

Le début de la grève remontait au 2 mai 1908 : alors que les Sablières engrangeaient d’énormes bénéfices, les salariés travaillaient dans des conditions inhumaines pour des salaires dérisoires. Le 6 juin, les gendarmes sont intervenus au café Ranque où quatre non-grévistes étaient retenus prisonniers. Sans que l’on sache qui a tiré le premier, une fusillade éclata dans la salle. Deux grévistes furent tués, dix autres blessés par les gendarmes. La presse et l’opinion publique s’emparèrent de la polémique. Clemenceau, président du Conseil, refusa de désavouer les gendarmes : sept dirigeants syndicaux furent arrêtés. Le 3 août, le comité de grève accepta les propositions de la compagnie des Sablières : la grève s’acheva donc par un échec. Les ouvriers n’avaient rien gagné mais Clemenceau, oui, un nouveau surnom : « Briseur de grève ».

En voilà d’autres moins aimables pour celui que l’Histoire nous a appris à honorer. Clemenceau fut donc tour à tour :

  • le sinistre de l’intérieur,
  • le briseur de grèves,
  • Césarion,
  • la Bête rouge,
  • le Monstre,
  • le Tueur,
  • Clemenceau-Villeneuve-Saint-Georges.

Après Fourmies et le discours que j’ai largement cité dans un billet, quand Clemenceau arrive au pouvoir le Bloc des Gauches n’existe plus : les socialistes, regroupés depuis 1905 dans la SFIO, refusent de collaborer avec un gouvernement bourgeois. Clemenceau recherche des appuis à droite et lutte  contre la gauche parlementaire. Il durcit ses positions face au monde  ouvrier qui, depuis 1902, s’est organisé, en structurant la CGT. Clemenceau est en complet désaccord avec les méthodes préconisées : grèves, boycott, sabotages, action directe.

Quatre jours avant son arrivée au ministère (13 mars 1906), plus de mille mineurs ont été tués ou blessés dans un accident de mine à Courrières, dans le Nord. Chose jamais vue, Clemenceau, ministre de l’Intérieur, se rend à Lens et intervient dans les meetings des grévistes où il déclare : « … La grève constitue pour vous un droit absolu qui ne saurait vous être contesté. Mais j’ajoute que, dans une République, la loi doit être respectée par tous. Donc soyez calmes ! Vous n’avez pas vu de soldats dans la rue, vous n’en verrez pas si vous respectez les droits de chacun, si vous respectez les personnes et les propriétés. Je suis et je reste contre l’emploi préventif des soldats dans les grèves.» La suite prouva que non.

Malheureusement, plus tard il renouvelle le coup de Fourmies qu’il avait été le premier à dénoncer en son temps. En avril 1906, il envoie 20 000 soldats pour 40 000 grévistes dans le bassin houiller. De ce fait, le mouvement cesse et tout rentre dans « l’ordre des choses ».

Le 21 octobre 1906, Clemenceau devenu président du Conseil conserve le ministère de l’Intérieur, essaie de désamorcer l’opposition ouvrière en confiant le ministère du Travail et de l’Hygiène au socialiste Viviani qui résume la philosophie du ministère Clemenceau en précisant : «Le ministère n’est pas fondé pour préparer la révolution sociale ; il n’est même pas fondé pour résoudre la question sociale ; il est d’abord un ministère d’enquêtes et d’études ; il est aussi le préparateur des réformes sociales». Socialisme singulier, non ? Méthodes bien retenues, utilisées encore aujourd’hui. On enquête beaucoup, on prépare des réformes et la police cogne ; seul progrès, on fait semblant de vouloir discuter, en organisant des discussions où tout le monde ne peut pas parler.

1906 permet à Clemenceau de se faire la main et 1907 va lui permettre de manifester largement ses capacités de « briseur de grèves ». En mars, les électriciens de Paris, en grève, sont remplacés par les soldats du Génie ; le même mois les dockers de Nantes se heurtent aux soldats venus assurer la liberté du travail (un mort et de nombreux blessés). En juillet, ce sont les ouvriers du textile dans les Vosges, qui affrontent la troupe : trente blessés chez les grévistes.

L’année 1907, le gouvernement lutte contre les fonctionnaires et les viticulteurs. En juin, une vive agitation se manifeste dans le Midi languedocien. Les viticulteurs, ruinés par la mévente du vin, qu’ils attribuent à la fraude (mouillage et sucrage), se réunissent en grands rassemblements, ils décident d’une grève des impôts. Ils s’en prennent aux bâtiments officiels, sièges des représentants du pouvoir, accusés de trop de complaisance envers les fraudeurs. Les soldats du 101e et du 17e Régiments d’infanterie, pour la plupart issus de la région, envoyés contre les viticulteurs, se mutinent et pillent la poudrière d’Arles. Clemenceau craint une sécession du Midi (moi je suis toujours pour l‘Occitanie libre, clic oui). Le 9e Cuirassier charge à Narbonne et arrive à mater la révolte paysanne.

L’année 1908 va constituer le sommet de la carrière répressive de Clemenceau, c’est ce à quoi je faisais allusion au début de cet article : le 2 mai, la grève éclate à Draveil et s’étend. Les ouvriers réclament 70 centimes l’heure, la journée de 10 heures et le respect du repos hebdomadaire. Le 21 mai, des « renards » (des ouvriers acceptant de travailler pendant une grève) sont pris à partie par des grévistes. Il en est de même le 23 et le 25, où les grévistes sont repoussés par la troupe, venue garantir « la liberté du travail ». Le 28 mai, des grévistes emmènent, dans leur permanence de Vigneux, située dans l’arrière-salle du café Ranque, des «renards». Les gendarmes, venus délivrer les «prisonniers», pénètrent dans le café sans mandat. Pris dans une bousculade, ils perdent la tête et s’enfuient en déchargeant leurs fusils : 2 morts et 10 blessés. «Gouvernement d’assassins… Clemenceau porte toute la responsabilité. Si les pandores ont assassiné, c’est sous l’influence des ordres venus d’en haut, parce qu’ils savaient que tout leur est permis contre les grévistes », déclare la Voix du Peuple, le 7 juin. Clemenceau ne dément pas, mais prépare ses batteries contre la CGT : il monte une provocation policière.

Les 4, 5 et 7 juin, lors des obsèques des victimes, des manifestations violentes se produisent à Villeneuve-le-Roi et Villeneuve-Saint-Georges. Les gendarmes, chargés de protéger le matériel des Sablières, sont molestés, le sous-préfet bousculé. Le 6 juin, la Fédération du Bâtiment décide de répondre à toutes nouvelles attaques du gouvernement par la grève générale.

Le 27 juillet, après trois mois de grève, des manifestants sont arrêtés par les gendarmes. Le 30 juillet, près de 4 000 ouvriers sont présents à Vigneux, ils décident de se rendre à Villeneuve-Saint-Georges. La troupe intervient et cherche à tronçonner les colonnes. Le long de la voie de chemin de fer, les manifestants assaillent à coups de pierres les soldats qui chargent sabre au clair. Arrivés dans Villeneuve, les manifestants sont bloqués de toutes parts par les dragons du général Virvaire, pas une seule issue pour que la foule se disperse. Pour se protéger, les ouvriers dressent des barricades. Une première fusillade déloge les manifestants qui se replient vers la gare. La dernière barricade sera enlevée après une attaque brutale et inutile : on relèvera ce jour-là, à Villeneuve-Saint-Georges, 4 morts, de nombreux blessés graves chez les ouvriers.

Le 1er août, les principaux dirigeants de la CGT sont arrêtés car Clemenceau veut démanteler le syndicat. Du 5 au 10 octobre, le congrès CGT de Marseille, malgré l’absence de ses principaux animateurs (pour la plupart en prison), contrairement aux espoirs de Clemenceau, refuse les modifications de statuts (introduction du scrutin proportionnel) qui auraient donné la majorité aux modérés et auraient « assagi » la CGT. Toute l’offensive de Clemenceau a échoué.

En 1909, Clemenceau obtiendra de la Chambre qu’elle refuse le droit de grève aux fonctionnaires mais il «tombera» le 20 juillet 1909  pour sa politique extérieure. Le 21 juillet 1909, L’Humanité titre : « La fin d’une dictature ».

Ce n’est pas fini pour Clemenceau qui revient à la Présidence du Conseil, le 16 novembre 1917 car il est favorable à une victoire militaire contre l’Allemagne et non à un compromis.

Le 8 mars 1918, il présente ainsi son programme de gouvernement à la tribune alors qu’il veut faire voter les crédits de guerre : « Vous voulez la paix ? Moi aussi. Il serait criminel d’avoir une autre pensée. Mais ce n’est pas en bêlant la paix qu’on fait taire le militarisme prussien. Ma politique étrangère et ma politique intérieure, c’est tout un. Politique intérieure ? Je fais la guerre. Politique étrangère ? Je fais la guerre. Je fais toujours la guerre.« 

Le grand homme s’était notamment engagé en 1913 en faveur du vote de la loi qui rallongeait la durée du service militaire de deux à trois ans en vue d’une guerre contre l’Allemagne. Il avait aussi pris une part active dans la défense du capitaine Dreyfus mais ce n’était pas un tendre : sa femme (américaine ; il est parfaitement bilingue franco-anglais ce qui est rare à l’époque) ayant une liaison avec son jeune secrétaire, précepteur de leurs enfants, il fait constater l’adultère et l’envoie brutalement quinze jours dans la prison Saint-Lazare pour adultère (alors qu’il a eu lui-même de nombreuses liaisons féminines) et pendant cette incarcération demande le divorce qu’il obtient en 1891, avant de la renvoyer brutalement aux États-Unis avec un billet de troisième classe, ayant obtenu qu’elle perde la garde de ses enfants et la nationalité française. Revenue vivre en France, mais restée perturbée psychologiquement par ces évènements conjugaux, l’ex-Madame Georges Clemenceau meurt seule, le 13 septembre 1922, dans son appartement parisien.

Que de contradictions chez cet homme qui avait dit en 1884 « C’est l’État qui doit intervenir directement pour résoudre le problème de la misère, sous peine de voir la guerre sociale éclater au premier jour. » et qui fit tirer, plus tard, sur des grévistes désarmés. Il a inspiré quelques figures de la gauche comme Jean-Pierre Chevènement, évidemment Manuel Valls et jusqu’à Emmanuel Macron aujourd’hui. 

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4 réflexions au sujet de « Clemenceau (2) »

  1. ah merci chere Françoise, pour tous ces details sur la vie de Clemenceau, qui est loin d’être exemplaire ! je n’en savais pas tant, je connaissais les evenements de Vigneux, car j’ai habité longtemps cette region de Villeneuve st Georges, Vigneux, Montgeron ! (mes filles sont nées là) merci pour toutes ces informations, au delà de sa contribution à la victoire en 14/18, son attitude pendant les grèves et envers son épouse , ne plaident pas en sa faveur ! bonne journée, bisous

  2. Dans les qualificatifs concernant Clémenceau tu as oublié « le tigre » non seulement à cause de sa personnalité mais parce qu’il était chasseur de tigres. D’ailleurs les policiers chargés de poursuivre les anarchistes de la bande à Bonnot étaient appelés « les brigades du tigre ».
    A plus !

  3. Merci pour toutes ces précisions.
    Un homme de plus aux multiples facettes selon d’où vient le vent …

  4. au final , je me dis que j’ ai bien fait de ne pas m’ engager dans l’ armée, même pas dans la gendarmerie.
    De Gaulle aussi avait fait intervenir l’ armée pour briser la grève des mineurs, et il y a eu des morts et des blessés !
    ça me dérange vraiment que l’ armée censée protéger notre pays, tire sur des français parce qu’ un homme les considère comme un ennemi

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