Clemenceau (1)

Georges Clemenceau, tout le monde connait le vieil homme aux nombreux surnoms : Le Tigre, Le Père la Victoire, Le Premier Flic de France… mais connaissez-vous le discours qu’il fit le 8 mai 1891 à l’Assemblée Nationale, après le Premier mai sanglant de Fourmies ? En voilà des extraits  qui me rappèlent le « J’accuse » d’Émile Zola et pour tout vous dire ce qui se passe en ce moment. Rien ne change.

Georges Clemenceau demandait l’amnistie pour les manifestants arrêtés le 1 mai 1891, car la police arrêta des manifestants alors que les seules victimes du jour étaient du côté du peuple : neuf morts, trente-cinq blessés (au moins) en quarante-cinq secondes (les nouvelles armes de la police étaient efficaces).

Les morts, des jeunes, des enfants :
  • Maria Blondeau, 18 ans
  • Louise Hublet, 20 ans
  • Ernestine Diot, 17 ans
  • Félicie Tonnelier, 16 ans
  • Kléber Giloteaux, 19 ans
  • Charles Leroy, 20 ans
  • Émile Ségaux, 30 ans
  • Gustave Pestiaux, 14 ans
  • Émile Cornaille, 11 ans

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« Ce que c’est : je vais vous le dire, si vous voulez bien me laisser parler. Oh ! j’attendais votre objection. Je savais bien que vous alliez me dire que la Révolution, faite il y a cent ans, a proclamé tous les droits et toutes les libertés. Je le sais, mais il y a une difficulté, c’est que quand ces droits et ces libertés ont été proclamés dans le monde, une partie seulement de la nation était à même de les pratiquer et d’en profiter immédiatement. Quant à l’autre partie de la nation, son état de culture ne lui permettait pas d’en faire usage dans le présent et différait de fait son émancipation effective.

Et puis l’industrie est venue, la mangeuse d’hommes, l’implacable industrie, qui a pris les développements que l’on sait, attachant l’ouvrier à la machine comme le serf était attaché à la glèbe.

Qu’a-t-on fait ensuite ? Les républicains se sont répandus partout, demandant le suffrage universel et disant aux anciens du champ et de l’usine : « C’est le pouvoir souverain que nous vous apportons ; vous serez les seuls détenteurs du pouvoir suprême, c’est vous qui gouvernerez ce pays. […]

Vous avez cru qu’il suffirait de leur dire : « Vous êtes souverains tous les quatre ans, le jour où vous déposez un bulletin de vote dans l’urne. Et vous avez pensé qu’ils se contenteraient de cette part congrue de souveraineté ? Quelle erreur ! […]

Vous le savez mieux que personne, le résultat de ces libertés c’est d’associer, dans une collaboration constante, les représentants de la nation et les électeurs souverains ; de permettre à la masse des citoyens de garder à tout instant le contact avec leurs représentants, qui ne les représentent après tout pendant une certaine durée d’années qu’en vertu d’une idée métaphysique et qui, en dépit des fictions parlementaires, ne sont rien sans l’appui constant du corps électoral. C’est ici qu’interviennent et le droit de pétition, et le droit de réunion et la liberté de la presse.

Oh ! je le sais, vous m’objectez : Mais, ce droit de réunion, ils en font un très mauvais usage ; dans les réunions publiques, on échange des coups. Mais cette liberté de la presse, ils en font un déplorable usage, et tous les jours nous lisons des articles où les hommes politiques sont couverts d’injures. Et pour ma part, je n’ai pas été épargné plus qu’aucun de vous ; car, si avant de monter à cette tribune je ne comptais pas beaucoup d’amis parmi ceux que je défends à cette tribune, je n’en aurai pas davantage lorsque j’en descendrai. Ce n’est donc pas ma cause personnelle que je viens défendre !

Oui, je vous accorde qu’on ne fait pas toujours de ces droits et de ces libertés le meilleur usage. Hélas ! qui donc est sans reproche à cet égard ? Les hommes sont ce que l’état social les a faits. Les idées se dégagent avec plus ou moins de clarté du cerveau des masses. Les masses sont plus ou moins capables de s’imposer une règle, de se discipliner elles-mêmes, mais avant de leur adresser des reproches, ne pensez-vous pas que nous pourrions aussi faire un retour sur nous-mêmes.

Sommes-nous bien sûrs – et je suis le premier à me mettre en cause -, sommes-nous bien sûrs d’avoir fait tout ce qu’il fallait pour éviter les conflits, de nous être préoccupés comme nous l’aurions dû des questions si graves et si aiguës que soulève l’état social actuel, d’avoir eu toujours présentes devant nous les questions si troublantes, si impérieusement urgentes, que la vie pose quotidiennement pour tant d’hommes qui n’ont eu d’autre tort que de naître ? Sommes-nous sûrs d’y avoir tout sacrifié ?[…]

… quand vous regardez ce qui s’est passé à Fourmies – je ne veux pas prononcer de gros mots, Monsieur le président du Conseil – qui pourrait soutenir, ici ou devant l’Europe, devant le monde civilisé, que les faits qui se sont passés à Fourmies avant la fusillade justifient la mort de ces femmes, de ces enfants, dont le sang a pour si longtemps rougi le pavé ! Non, assurément, il y a une disproportion épouvantable entre les actes qui ont précédé la fusillade et la fusillade elle-même. Je n ai pas à examiner comment les actes se sont produits ; cela ne fait pas partie de ma discussion.

Je ne veux pas le savoir. Mais, encore une fois, il y a disproportion monstrueuse entre l’attaque et la répression ; il y a quelque part, sur le pavé de Fourmies, une tâche de sang innocent qu’il faut laver à tout prix !

Hélas ! nous l’avons vu couler le sang des guerres civiles.[…] après ces effroyables événements de 1871[…] : « Ces hommes que j’ai vu fusiller après la bataille, sans jugement, disait-il, – c’est horrible à penser -, ils mouraient avec insolence ! »

Oui, avec insolence ! Oui, on les tuait, mais ils refusaient de s’avouer vaincus, et sans mot dire ils en appelaient à la postérité.[…]

Prenez garde ! Les morts sont de grands convertisseurs ; il faut s’occuper des morts ! […]

Le moment est venu de choisir. Si vous lui opposez la violence, c’est la guerre civile que vous léguez à vos enfants, la guerre civile dont personne ne peut prévoir les effroyables conséquences dans la situation extérieure de la France, c’est-à-dire le crime le plus épouvantable contre la patrie. Si vous l’accueillez avec un sentiment sincère de cordialité, si vous l’encouragez, si vous l’aidez, si vous écoutez ce qu’ont à dire ces travailleurs, pour chercher à démêler ce qui est immédiatement applicable et ce qui doit fatalement attendre, alors, il faut être indulgent. Quand un malheur comme celui de Fourmies s’est produit, il faut que la première parole qui s’échappe de vos lèvres soit : oubli ! apaisement ! paix ! Je vous le demande, où prendrions-nous le droit d’être implacables ? Nous ne pouvons plus invoquer le droit divin.

Nous n’avons pas de maître ! Quelle fatalité nous mène ? Faut-il donc que par des chemins divers, républiques parlementaires et monarchies s’acheminent vers les mêmes catastrophes ? 

Monsieur le président du Conseil, vous avez refusé l’enquête. Je n’ai pas à apprécier ce que vous avez fait ou dit alors. Il me semble que, du moment où vous refusiez l’enquête, du moment où vous ne vouliez pas que la lumière fût complètement faite sur tout ce qui s’était passé dans cette désastreuse journée, il me semble, dis-je, que la conséquence nécessaire du refus de l’enquête, c’était la proclamation de l’amnistie, et, pour tout dire, je l’attendais de vous.

C’était votre devoir de la demander ! Et vous venez nous dire : Je ne puis pas accepter l’amnistie ; comme chef du gouvernement j’ai le devoir de m’y opposer.

En êtes-vous bien sûr ? Je sais bien qu’il y a pour vous le regret de paraître se contredire et le désagrément plus grave encore de paraître désavouer vos subordonnés, ceux qui partagent avec vous la responsabilité du fait accompli. Soit... […]

Regardez par la fenêtre. Voyez ce peuple paisible qui travaille qui ne vous demande rien que de lui faire des conditions d’ordre et de paix lui permettant de travailler et de préparer le régime de justice qu’il entrevoit, qu’il prépare d’une volonté pacifique mais si tenace qu’elle est irrésistible.

Donnez-lui les satisfactions morales qu’il réclame à bon droit, vous le savez bien.[…]

Mais, réfléchissez ! Aujourd’hui, vous allez prendre une décision qui, devant l’histoire, vous fera porter un jour une lourde responsabilité. […]

Je vous en supplie, ne compliquez pas la catastrophe matérielle d’une catastrophe morale. Vous avez maintenu l’ordre matériel, je ne veux pas savoir si vous auriez pu le maintenir sans verser de sang, mais sauvegardez au moins, pendant qu’il en est temps encore, ce qui subsiste de l’ordre moral, au sens le plus élevé du mot. Vous le pouvez aujourd’hui, vous le pouvez sans condamner vos agents, vous le pouvez sans désavouer personne, puisque je ne viens pas vous le demander en ennemi. Non ! je vous le demande en républicain, en membre de ce parti républicain, dont vous êtes le chef parlementaire à l’heure où je vous parle, et je vous dis :
« Sauvez-nous, nous, républicains ! » Sauvez ceux qui nous ont aidés, soutenus dans les heures douloureuses, ceux avec qui nous avons fait la République et pour qui nous avons fait la République. Vous avez fait voter au Parlement de la République, qu’il était résolu à poursuivre la solution des problèmes sociaux. La première condition d’une telle œuvre c’est l’oubli, l’apaisement, l’amnistie. […]

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Pour terminer malgré tout en chanson, un vieil air « Les fiancés du Nord » :

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3 réflexions sur « Clemenceau (1) »

  1. …tres beau discours de Clemenceau, le meme hélas qui fut briseur de grève, lors de la fusillade de Vigneux 91, avec plusieurs syndicalistes morts , nous n’en sommes pas là, mais tres proches , certains n’y seraient pas opposés,suivez mon regard ! bonne journée, chere Françoise, bisous

  2. Un discours qui pourrait être fait aujourd’hui, avec presque les même mots !
    Merci pour ce rappel.
    Dommage que nous soyons si peu à le lire …

    Bon mardi … froid !
    Neige annoncée …
    Bisoux, ma françoise ♥

  3. Un formidable discours, comme aussi celui interprété par Gabin
    https://youtu.be/o6pcBGpag2o
    Comme quoi l’ histoire est un éternel recommencement !
    Mais depuis cette époque, les politiques se sont arrogés bien plus de privilèges encore, et se sont assurés la complicité des merdias et de la justice !
    Je n’ en dis pas plus, tu connais ma conclusion
    Passe une bonne journée Françoise
    Bisous

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