La dictée de Mérimée

Si la dictée orthographique me convenait, il n’en allait pas de même avec la dictée musicale. Je me souviens avoir eu de violents maux de ventre la veille du cours de musique tant j’avais peur de ce qui m’attendait. Quand il fallait chanter, ça allait encore mais si on me demandait un solo, là c’était déjà moins bien, le comble de l’angoisse était atteint quand on évoquait le dictée musicale. La simple idée de cette épreuve me rendait malade dès la veille du cours.

Mon professeur de musique, en classe de cinquième, Madame Pittion, était une fanatique de cet exercice et je me souviens avec honte du retour des copies notées (je ne me souviens pas avoir eu la moyenne) mais je crois qu’elle ne se souciait guère de mes résultats insuffisants ; à ses yeux j’étais sans doute une irrécupérable. En lisant les directives de l’Education Nationale à l’époque, j’ai lu « À l’aide d’exercices méthodiques et soutenus, présentés sous forme de dictées, on arrivera à pouvoir noter la musique qu’on entend. » Les exercices méthodiques et soutenus, qu’est-ce que c’est ? Je me souviens du piano dans un coin de la salle du lycée, du prof avec son diapason qui nous faisait entendre le « LA » puis se mettait à pianoter et de l’angoisse qui me saisissait alors. En fait l’éducation musicale a été , pour moi, l’assassinat de la musique. À l’école primaire j’avais déjà été la victime d’une Mademoiselle Faure, laide à faire peur (je trouvais qu’elle ressemblait à un crapaud), qui avait terrorisé des générations d’écolières avant moi et qui nous maltraitait les oreilles avec son harmonium et ses coassements. Pour tenter de l’amadouer, j’ai sacrifié quelques heures de liberté pour chanter dans sa chorale mais je ne crois pas que la « demoiselle » (Dieu que ce terme lui va mal) était capable de reconnaissance ; ai-je donc perdu mon temps ? Non, ce fut une expérience de plus que j’ai renouvelée au lycée.

L’orthographe, par contre, était un moment de plaisir. J’avais de bonnes notes (dont quelques vingts) et j’aimais être la meilleure. On est champion de ce que l’on peut.

Je me souviens par contre de fautes mémorables, les miennes et celles de camarades de classe. En CM1, une dictée sur le spectacle de l’automne à la campagne avec ses terres fumantes et le soc des charrues (devenu socle sur mon cahier), les labours qui avaient gagné une terminaison en « RRES » comme les terres. J’habitais en pleine ville je connaissais mieux le socle des statues des jardins publics que le soc des outils agricoles et cette dictée-là fut la honte de ma vie car soc et labours ne furent pas les seules fautes qu’hébergea mon cahier.

En sixième, ma chère Madame Marty (un de mes professeurs réellement aimés), trouva sur ma copie « un vin couleur pelure de gnons » au lieu de la « pelure d’oignon » qu’elle attendait. Sans être devenue œnologue ni alcoolique, je sais désormais qu’un vin de cette couleur, est en général un vin de table rosé et que la pelure d’oignon est un des noms de couleur retenus pour décrire l’apparence des vins rosés de Provence. Moi, j’avais pensé au gnon, le mot populaire qui signifie coup, ce gnon qui laisse des marques violettes au début mais dont la couleur évolue. Mon professeur m’avait donc demandé une explication à cette faute (moins 4 points sur 20) incompréhensible pour elle. Ce ne fut pas sa seule surprise côté vocabulaire qu’elle eut avec moi.

En cinquième, l’autre Françoise de la classe, bonne en orthographe elle aussi, commit une bourde mémorable en écrivant au lieu des groseilliers espérés : gros yéyés. Nous étions en 1965 et la mode était à eux, les yéyés. « B.B., notre Brigitte Bardot nationale (…) déclarait alors : « Oui, j’aime le rock, tout ce qui est rythme est pour moi synonyme de vie. Je ne reproche qu’une seule chose aux yéyés français, la pauvreté de leurs textes ! (…)  (Je me demande bien ce qu’elle pense des chanteurs d’aujourd’hui dont les textes ne sont pas toujours « riches ».)

Oui, de mon temps scolaire, les dictées étaient longues et difficiles, bien loin de ce qu’on demande aujourd’hui. Je conçois bien que ce sont de mauvais souvenirs pour certains mais moi j’aimais beaucoup cet exercice, tout comme j’ai aimé apprendre les fables de La Fontaine ou d’autres textes poétiques de Joachim du Bellay, Pierre Ronsard ou Victor Hugo. Jacques Prévert dont les vers libres pouvaient décontenancer nous a offert de bien belles lignes, très loin de ce qu’on impose à nos petits-enfants aujourd’hui : des mots sans queue ni tête quelquefois. Les temps changent mais pas toujours en mieux…« 

Je reviens à ce qui était le titre de mon billet « La dictée de Mérimée ». Combien de fautes pour vous si on vous dictait la version originale ? 

« Pour parler sans ambiguïté, ce dîner à Sainte-Adresse, près du Havre, malgré les effluves embaumés de la mer, malgré les vins de très bons crus, les cuisseaux de veau et les cuissots de chevreuil prodigués par l’amphitryon, fut un vrai guêpier.

Quelles que soient, et quelque exiguës qu’aient pu paraître, à côté de la somme due, les arrhes qu’étaient censés avoir données la douairière et le marguillier, il était infâme d’en vouloir pour cela à ces fusiliers jumeaux et mal bâtis, et de leur infliger une raclée, alors qu’ils ne songeaient qu’à prendre des rafraîchissements avec leurs coreligionnaires.

Quoi qu’il en soit, c’est bien à tort que la douairière, par un contresens exorbitant, s’est laissé entraîner à prendre un râteau et qu’elle s’est crue obligée de frapper l’exigeant marguillier sur son omoplate vieillie. Deux alvéoles furent brisés ; une dysenterie se déclara suivie d’une phtisie, et l’imbécillité du malheureux s’accrut.

— Par saint Martin ! quelle hémorragie ! s’écria ce bélître.

À cet événement, saisissant son goupillon, ridicule excédent de bagage, il la poursuivit dans l’église tout entière. »

 Prosper Mérimée, auteur de ce morceau, a mis toutes les subtilités et toutes les difficultés possibles pour augmenter la difficulté de la dictée. J’ai découvert ici les mots « bélître » et » marguillier ».

ATTENTION : le texte de la dictée a fait l’objet de mises à jour pour suivre l’évolution de la langue. Le Dictionnaire historique de l’orthographe française de Nina Catach indique l’évolution des graphies selon les éditions successives du dictionnaire de l’Académie française (les formes attendues dans un texte datant du Second Empire sont en gras) :

  • 1694–1718 : belistre ; 1740–1935 devient belître (avec circonflexe, sans accent aigu) ; en 1992 : bélitre. Toutefois, le Littré donne bien bélître  avec l’accent aigu.
  • 1694 : phtisie ; 1718–1835 : devient phthisie ; 1878, 1935 : redevient phtisie.

En 1990, tous les accents circonflexes ont été enlevés, le mot événement a changé d’accent (ça m’a mise en colère, je l’aimais mieux avant avec ses deux accents aigus) et le mot imbecillité a perdu un L (elle vole moins loin, peut-être, l’imbécilité)

« Pour parler sans ambigüité, ce diner à Sainte-Adresse, près du Havre, malgré les effluves embaumés de la mer, malgré les vins de très bons crus, les cuisseaux de veau et les cuisseaux de chevreuil prodigués par l’amphitryon, fut un vrai guêpier.

Quelles que soient, quelque exigües qu’aient pu paraitre, à côté de la somme due, les arrhes qu’étaient censés avoir données la douairière et le marguiller, il était infâme d’en vouloir, pour cela, à ces fusiliers jumeaux et malbâtis, et de leur infliger une raclée, alors qu’ils ne songeaient qu’à prendre des rafraichissements avec leurs coreligionnaires.

Quoi qu’il en soit, c’est bien à tort que la douairière, par un contresens exorbitant, s’est laissé entrainer à prendre un râteau et qu’elle s’est crue obligée de frapper l’exigeant marguiller sur son omoplate vieillie.

Deux alvéoles furent brisés ; une dysenterie se déclara suivie d’une phtisie et l’imbécilité du malheureux s’accrut.

— Par saint Martin, quelle hémorragie ! s’écria ce bélitre.

À cet évènement, saisissant son goupillon, ridicule excédent de bagage, il la poursuivit dans l’église tout entière. »

Tout fout l’camp, je vous l’dis comme le chantait Piaf :

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3 réflexions au sujet de « La dictée de Mérimée »

  1. Comme j’ ai pris très tôt des leçons de piano, la dictée musicale ne me posait aucun problème, et pendant mon service militaire, le morse était pour moi une sorte d’ amusement, puisque j’ avais la chance d’ entendre les mots au lieu des points et tirets !
    Mais jamais en classe je n’ ai eu musique.
    J’ ai souri aux fautes que tu avais commises, et ton homonyme, en me disant que cela arrivait parce qu’ on n’ avait pas trop le temps de réfléchir !
    j’ aurais écrit cuissots de veau, et n’ aurait pas mis d’ accent circonflexe à bélître !
    Il y a maintenant quelques années, j’ avais un certain Zeitnot qui se moquait des fautes que je pouvais faire dans mes articles, je me souviens du bas blesse au lieu de bât !
    http://zeitnot.over-blog.com/article-comme-si-de-rien-n-etait-80263005.html
    Passe une bonne journée Françoise
    Bisous

  2. Je n’ai jamais eu de dictée en musique, par contre, comme toi, j’adorais les dictées car j’avais toujours de bonnes notes.
    Il faut dire que le latin et le grec, étudiés parallèlement, aident bien pour éviter les fautes lorsqu’on recherche par l’étymologie …
    J’ai souvent les poils qui se hérissent quand je vais sur les blogs mais je n’oserais jamais reprocher à quelqu’un de faire des fautes : cette personne a certainement d’autres qualités que moi je n’ai pas !
    J’adore le français et j’aimais les rédactions, puis les dissertations …
    Je me régalais quand j’en avais à faire …

    Bon début de semaine avec un temps pourri.
    Heureusement qu’il a attendu mon retour …
    (Compte-rendu, hier, sur mon blog, pour ceux qui ne l’auraient pas vu.)
    Bisoux, ma françoise ♥

  3. Bon mardi, frisquet, mais un joli rayon de soleil …
    Bisoux, ma françoise ♥

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