Aveux

Il y a quelques temps, je vous ai dit que j’avais cessé de fumer depuis de nombreux jours et qu’en faisant le calcul, j’avais économisé plus de douze mille euros. Le blogueur ami Trublion me demandait d’avouer ce que j’avais fait des sous. Ben comme dans cette chanson connue de Boris Vian « Où t’as mis le corps ? », moi aussi je ne sais plus où j’ai mis l‘oseille. Dépensée. Comment ? Ben, chais plus.


Pourtant, je dois vous faire un autre aveu. J’ai concouru à une rédaction de nouvelles policières. Rédigée en quelques heures durant l’une de mes courtes nuits, en pensant à une chanson de Trust : « Antisocial ».

Il y avait des contraintes pour ce concours, contraintes que j’ai respectées. Il fallait utiliser le caractère Arial en taille12, un interligne simple,1300 à 2300 mots et pour finir il fallait employer six mots au moins pris dans la liste suivante : Autopsie ; Coercition ; Dégouliner ; Illégal ; Jazz ; Nitroglycérine ; Récidive ; Sociopathe ; Tatouage ; Xénophobe (en gras  dans ladite liste ceux que j’ai utilisés soit huit).

Voilà si cela vous intéresse le titre et le texte de ma nouvelle (je n’ai pas gagné) :

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Antisocial

Aujourd’hui on enterre Jacques, un monsieur très bien. « Quel drame ! Pauvre homme, il n’a même pas profité de sa retraite. Une crise cardiaque. Avec la vie qu’il a eue, ça devait finir par arriver. » « Mais non, vous ne savez pas, c’est un suicide. C’est normal, avec la vie qu’il a eue, ça devait finir par arriver. Il a eu tellement d’ennuis, comment pouvait-il tous les surmonter ? » Voilà ce qui se dit devant le crématorium. Jacques avait tout bien prévu :la cérémonie, la crémation, le columbarium… Tout ça avant de se suicider. C’était un monsieur tellement organisé.

Tous les voisins sont là, ses ex-collègues aussi. Côté famille : personne. Personne sauf son fils. Il est là, il ne pleure pas, il semble indifférent. Comme toujours. Il y a aussi un flic, le commissaire Duval qui se dit qu’il y a un truc qui le turlupine mais il ne sait pas quoi au juste. Son flair de vieux flic. Ce suicide, le lendemain de sa retraite, c’est bizarre, mais pourquoi pas ? Les gens font des trucs étranges, parfois.

Le commissaire Duval avait procédé aux premières constatations après avoir été appelé pour constater un décès, peut-être un suicide. Il avait trouvé ça louche. Il ne savait pas pourquoi. Le vieux était installé dans son fauteuil, un verre de whisky vide posé sur la table basse à côté du fauteuil. Il était habillé comme pour sortir. Oui, finalement comme pour partir. Un suicide ? Mais pourquoi un monsieur si bien organisé n’avait-il pas laissé une lettre ? Une lettre d’adieu à son fils ou une lettre à la police pour éviter des ennuis à son fils qui en avait déjà eu beaucoup ?

Le commissaire Duval savait qu’en rentrant un soir, le fils avait trouvé son père mort dans son fauteuil. Le fils avait appelé les voisins puis la police disant que « le vieux » avait dû faire une crise cardiaque mais l’autopsie pratiquée sur la dépouille prouva que Jacques avait succombé à une absorption massive de barbituriques. Le labo en avait décelé des traces au fond du verre posé sur la table basse. On avait également retrouvé deux flacons vides dans la poubelle de la cuisine ce qui corroborait la thèse du suicide bien préparé. Mais Duval doutait. Les vieux flics, ça a de l’instinct.

Une enquête de voisinage décrivit Jacques comme un homme très bien, poli, discret, sur lequel le sort s’acharnait depuis des années : la mort accidentelle de sa femme, un gamin un peu asocial, tatoué en plus, et que son départ à la retraite avait angoissé. Il était sans aucun doute dépressif même s’il le cachait, il n’empêche que certains croyaient l’avoir vu errer dans les rues, à la recherche de son fils qui lui avait vraiment donné bien des soucis. Ce pauvre Jacques semblait même quelquefois ivre ; allez savoir ce qui se passe chez les gens ! Sans doute que la perspective d’une vie de solitude et d’inactivité avait dû le désespérer. Lui qui prévoyait tout s’était concocté un cocktail fatal, s’était habillé très correctement et avait attendu, dans son confortable fauteuil de cuir, que la mort vienne. Mais pourquoi diable n’avait-il pas laissé un mot ?

C’était simple, trop simple, le commissaire était sûr que quelque chose lui échappait. Mais quoi ? Qui aurait pu tuer ce brave homme ? Pas son fils tout de même avec tout ce que le père avait fait pour lui et puis il avait l’air tellement éteint, ce jeune. Non, c’était bel et bien un suicide. Point final. Affaire classée.

Le fils a l’air absent. C’est normal, le pauvre, il va devoir se débrouiller seul, sans son père qui le soutenait si bien. Pourtant… Si quelqu’un avait été plus attentif, il aurait vu qu’un vague sourire s’esquissait sur le visage du jeune homme et qu’il semblait marmonner quelque chose, un peu comme s’il psalmodiait ou fredonnait. Si on pouvait entrer dans la tête des gens, on aurait entendu qu’il chantait bel et bien :
« Tu bosses toute ta vie pour payer ta pierre tombale,
Tu masques ton visage en lisant ton journal. »

Norbert, dit Nono, le fils adorait « Trust », ce groupe de hard rock, de heavy metal, et surtout un de leurs tubes « Antisocial ». En permanence lui revenaient en tête les mêmes mots : «Antisocial, tu perds ton sang-froid/…/Dans ton désespoir, il reste un peu d’espoir/ Celui de voir les gens sans fard et moins bâtards./Mais cesse de faire le point, serre plutôt les poings ». Dieu savait que les poings il les avait souvent serrés pour se battre contre ceux qui ne comprenaient rien et pour arriver à se taire. Oui, il s’était tu longtemps en serrant ses poings. Il s’était tu devant ce père bien sous tous rapports aux yeux du monde mais qui dissimulait tant de choses. C’était lui Nono qu’on traitait de sociopathe, alors que la faute, s’il fallait trouver un coupable, venait de son père. Nono le savait bien. Il avait vu ce que personne ne voyait : à la maison, son père tapait dur, tapait sur sa mère et sur lui, en silence. Sa maman ne criait pas non plus : ça ne se fait pas de faire du scandale et il ne fallait rien laisser transparaître de ce qui se passe à la maison. Un secret de famille. En grandissant Nono avait essayé de protéger sa maman ; en vain. Un jour, les coups avaient été plus forts, Maman était malencontreusement tombée sur le coin de la cheminée et elle était morte. Comme tout s’était passé en silence, personne n’avait compris comment cette pauvre dame avait pu se tuer accidentellement. C’est bête un accident. Les gens sont encore plus stupides que les accidents mais c’est tellement simple de ne pas se poser les bonnes questions. Si la police avait enquêté, une autopsie aurait peut-être été demandée et là quelqu’un aurait peut-être compris. Il y avait eu un hématome, une hémorragie interne mais combien de coups avaient déjà laissé des séquelles à la tête et ailleurs ? Maman était maladroite et fragile, elle s’était fait de nombreuses fractures déjà, en tombant dans l’escalier ou en glissant dans la cuisine, dans la salle de bains.

Depuis qu’il était tout petit, Nono s’était rendu compte que quelque chose ne tournait pas rond dans sa maison. Quand il était entré en cours préparatoire, quand il avait eu l’âge de raison, qu’il était devenu grand, il avait vu et un peu mieux compris. À son tour, il s’était tu surtout par peur des représailles paternelles. Ensuite, il avait essayé de s’interposer et là il avait « pris cher » alors, lui aussi, il avait admis avoir fait une chute dans l’escalier, puis à vélo… Des petits accidents quand on ne fait pas assez attention. L’horreur était arrivée, pire, après la mort de maman.

Lui, Nono avait fait des bêtises, exprès, volontairement ; il espérait que ça le mettrait à l’abri, dans un foyer d’accueil par exemple, mais non, son père était un homme si bien qu’il allait réussir à l’éduquer. « Je vais te dresser, te mater », disait-il quand il n’y avait plus de témoin. Le dressage était spécial. Son père était en réalité un sadique infâme. Non content de le frapper, un jour, il avait fait pire, il l’avait violé. Lui, il avait hurlé mais c’est son père qu’on avait plaint : « Pas facile de dresser un cheval rétif ! Ce gamin, il est dur.» S’il était aujourd’hui couvert de tatouages, c’était parce que ça lui plaisait mais c’était avant tout pour choquer toujours davantage, pas pour ne pas faire comme tout le monde. Il se révoltait depuis si longtemps contre cette société qui admirait un pourri et qui le punissait, lui qui était la véritable victime : c’était SA double peine. Il ne fréquentait pas les boites de jazz, ces endroits où son père, cet homme charmant, passait quelques soirées, il préférait les cafés où il hurlait avec ses potes ou même tout seul. Ça ne cause de tort à personne, ça n’est pas interdit, ça n’a rien d’illégal de dégouliner de sueur en braillant, ce n’est même pas dangereux mais ça fait peur à la majorité des voisins. Nono pensait souvent que le monde était étrange et que les gens ne comprenaient rien à rien. Comment pouvaient-ils admirer son père, ce vieux con sadique et xénophobe, et le dénigrer lui qui avait enduré tant de violence et de douleurs ? Il avait supporté longtemps, trop longtemps l’horreur. Pourquoi ce soir-là avait-il décidé qu’il fallait en finir ? Il avait compris, Nono, qu’à partir du moment où son père n’irait plus travailler, lui n’aurait plus un seul moment de liberté. Le vieux allait lui pourrir la vie alors il avait décidé de se libérer à jamais.

Pour plaire à ce père qui le dénigrait toujours, il avait décidé d’offrir une soirée pour son premier jour de retraite. Bien sûr, le vieux avait rechigné au début mais il avait fini par céder en se disant qu’il aurait une occasion supplémentaire de se moquer si quelque chose lui déplaisait et c’était sûr qu’il allait trouver. Alors il s’était habillé, avait accepté le verre de whisky que son fils lui avait apporté pour patienter le temps que Nono aille chercher une dernière surprise chez un commerçant du quartier. Ah, il se sentait bien, ça allait être une superbe soirée.

Nono était sorti, il avait pris son temps avec ses potes, bu une ou deux bières, fumé quelques clopes, heureux lui aussi de sa soirée.Il était plus heureux encore quand il pensait à son avenir de liberté. Plus jamais il ne serait seul avec sa souffrance, il allait être seul et libre. Personne ne saurait qu’il avait, pour une fois, décidé de sa vie et ce, sans violence, tout en douceur. « Beau travail ! Je ne suis pas si nul », se disait-il. Personne n’avait compris. Le commissaire Duval avait certainement des doutes il le sentait, mais pas facile de prouver que le Jacques n’avait pas décidé lui-même de sa fin.

Nono était heureux. Il avait offert un bon whisky, bien tassé, à ce vieux cochon. Un whisky bien tassé et surtout agrémenté d’une bonne mesure de ses calmants préférés, ceux qu’il
disait être obligé de prendre tellement il souffrait d’avoir à supporter ce fils ingrat. Des gouttes incolores et inodores que pendant des semaines Nono avait remplacé par de l’eau. Il soupçonnait son père de faire semblant de les prendre. Alors « à malin, malin et demi » et il avait fabriqué des glaçons avec les vraies gouttes. Son dab avait avalé sans rechigner un bonne dose de somnifère grâce aux glaçons car sans doute que le vieux s’était resservi une petite dose de whisky en l’attendant. Nono avait longtemps réfléchi avant d’agir. Il était en colère alors il avait pensé à tout faire sauter. Il s’était bien renseigné. Tout faire sauter à grands coups de nitroglycérine ça aurait fait des dégâts mais il n’avait pas envie de faire mal aux autres, ni de mourir ; il avait envie de profiter un peu de la vie. Lors de ses recherches sur internet, il avait appris que ce liquide explosif, principal constituant de la dynamite, n’était pas disponible facilement et il avait lu que la nitroglycérine est aussi un vasodilatateur et un hypotenseur, utilisé dans le traitement de l’angine de poitrine et là, il avait eu une vraie bonne idée. Un liquide pour dormir éternellement… Trouvé ! Gagné ! Pas la nitroglycérine mais un liquide plus simple d’accès. Tout le monde n’y a vu que du feu.

« Salaud, j’ai eu ta peau et personne n’a compris.
Maman, je t’ai vengée. »

Il chantait dans sa tête son tube préféré. Enfin, il allait pouvoir écouter tranquillement chez lui, les « Trust ». « Antisocial » enfin heureux.
« Tu bosses toute ta vie pour payer ta pierre tombale,
Tu masques ton visage en lisant ton journal. »
« Antisocial ».

! »


Sincèrement, qu’en pensez-vous ?

4 réflexions au sujet de « Aveux »

  1. et bien j’ aime bien, et ton récit correspond tout à fait à ma façon de penser !
    Je suis malheureux lorsqu’ un salaud s’ en sort, et heureux lorsqu’ il meurt.
    ça montre aussi qu’ on ne sait rien de ce qu’ il se passe derrière des volets et une porte close, et on serait bien surpris !
    D’ ailleurs combien de drames surviennent , auxquels personne ne s’ attendait et qui pourtant s’ expliquent !
    Tu n’ as peut être pas gagné, mais la performance est belle, et c’ est ce qui compte !
    Et comme tu ne manques pas d’ imagination, je suis sur que tu avais trouvé à utiliser l’ argent épargné !
    Passe une bonne fin de semaine Françoise
    Bisous

  2. …compliments chere Françoise, cette nouvelle me plait bien, une ordure a été punie ! ça arrive tellement rarement dans la vie ! tu aurais mérité de gagner, continue à écrire, pour notre plus grand plaisir ! merci pour ton gentil passage, bon et heureux dimanche, grosses bises

  3. J’adore ton texte et moi, je te dédie le premier prix ! Na !!!
    Comme pierre je suis tout à fait d’accord sur l’idée.
    Je ne reçois toujours pas tes NL …
    Bon dimanche, toujours aussi moche … ici
    Bisoux, ma chère françoise

  4. Bon mercredi.
    Je vais voir une ostéopathe car je ne peux plus supporter ma douleur au dos …
    Y’a pus qu’à espérer car j’ai tout essayé.
    Bisoux, ma chère françoise

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