Carlos Gardel (2)

Carlos Gardel, «Carlitos» pour les intimes, Carlos Gardel, le roi du tango est bien français. De multiples enquêtes ont été faites à ce sujet, il en ressort que s’il a plusieurs fois changé d’identité c’est pour brouiller les pistes et surtout pour effacer son passé. Pour tout dire, lui, il n’a pas grand chose à cacher par rapport à tant d’autres.

Pendant son adolescence, pour gagner un peu d’argent et son indépendance, il fait divers petits boulots pour subsister mais, attiré par la chanson, il s’amuse à imiter les grands ténors, chantant en échange de ses repas.

En 1904, il fugue, il a quatorze ans, sa mère le fait rechercher. Quand un policier l’arrête, Carlos affirme qu’il est né en France, à Toulouse, en 1890, qu’il est le fils de Berta Gardez uniquement. Il est très probable que le policier qui a rédigé le dossier se soit trompé en mettant un z au lieu d’un s mais c’est là que ça se complique (z, s, l).

Français, Argentin, Uruguayen… Il aurait choisi la nationalité uruguayenne pour éviter des problèmes lors de ses tournées européennes, plus particulièrement en France. En effet, Charles Romuald Gardès (le vrai nom de Carlos Gardel) est né à Toulouse et il était donc mobilisable dans l’armée française : une première fois en 1910, à vingt ans pour effectuer son service militaire d’une durée de deux ans, puis une deuxième fois en 1914, car célibataire, il était une fois encore mobilisable pour toute la durée de la première guerre mondiale. Ne s’étant pas présenté aux autorités militaires françaises, Charles Romuald Gardès était considéré comme « insoumis » et récidiviste. Pour sa première défection, il risquait cinq ans d’emprisonnement. Pour la seconde, il était passible de la peine de mort mais, en absence de convention d’extradition entre la France et l’Uruguay (ce sera le cas jusqu’en 1966) et en tant que ressortissant uruguayen, Gardel jouissait d’une immunité totale (certains choix sont justifiés).

Ceux qui ont étudié la question de désertion pendant la « Grande Guerre » de 14-18 soutiennent que les pays européens convoquaient tous leurs citoyens pour incorporation mais qu’il n’y avait pas de poursuites à l’encontre de ceux qui se trouvaient hors du pays, il ne fait alors aucun doute que les changements d’identité de Gardel seraient liés plutôt à des faits délictueux qu’à une question de désertion. Pas facile de trouver des informations à ce sujet, juste des indices, je vous les donne. .

Durant sa vie, Gardel a été interrogé plusieurs fois sur son lieu de naissance. Ses réponses sont toujours évasives. Il donna, un jour, une réponse faite pour entretenir le mystère : « Je suis né à Buenos Aires à l’âge de deux ans et demi » mais sans aucun doute par désir de flatter les sentiments patriotiques de son public argentin. À des journalistes uruguayens, Il raconte qu’il est né en Uruguay, dans le Tacuarembó. Enfin, lors de sa tournée en France, il a rencontré la famille de Berthe Gardes en la présentant comme sa propre famille, parlant d’oncles et de tantes.

Alors pourquoi aurait-il menti et entretenu le mystère ? Par honte de ses erreurs, de ses escroqueries ? Oui, Mesdames et Messieurs, en ce temps-là, on avait de la dignité et on connaissait le sentiment de honte. La honte, la version sociale de la culpabilité ; c’est un sentiment qui est vécu « devant » les autres et « par rapport » à leur jugement. Maintenant, c’est clair, des autres, on s’en fout.

Qu’aurait donc fait Carlos Gardel de si moche  ?

En 1915, il a été impliqué dans une affaire d’escroquerie et cette erreur du passé lui a pesé : il avait fait le coup du « conte de l’oncle ».

Ce coup-là était une escroquerie courante à l’époque (remise au goût du jour d’une manière un peu différente grâce à internet) : pendant quelques semaines, une personne venait plusieurs fois dans un bar et racontait, en présentant des documents, qu’elle venait de recevoir un énorme héritage de la part d’un oncle mais qu’elle n’avait pas les moyens financiers de se rendre chez le notaire en charge du dossier. Si elle réussissait à convaincre quelqu’un (la victime), l’arnaqueur signait un accord selon lequel il cédait une partie de son héritage contre la prise en charge des frais de voyage, d’hôtel et même parfois des frais d’avocat. Dans certains cas, l’arnaqueur avait un complice qui faisait semblant de se battre avec la victime pour obtenir le marché. À la fin de l’histoire, le menteur et son complice disparaissaient avec l’argent reçu. Aux yeux de la loi, c’était un délit d’escroquerie (aujourd’hui on en rit de ces entourloupettes et même d’autres entourloupes bien pires) mais à l’époque, pour une star, un casier d’escroc c’était une bombe à retardement. Mais ça, c’était avant…

Au moment-même de cette affaire d’escroquerie, Carlos Gardel a été blessé d’une balle au poumon lors d’une agression crapuleuse (n’était-il pas plus voyou qu’on ne le dit ?) et une nouvelle version de sa vie apparaît : Gardel prétend être né à la Plata (ville de la province de Buenos Aires), en Argentine, qu’il est fils de Carlos Gardel (une personne fictive) et de Berta Gardel (qui n’existe pas non plus). Mensonge évident.

En 1923, quand il fait établir son passeport, il déclare qu’il est né en Uruguay, en 1887. Alors pourquoi toutes ces versions si ce n’est pour brouiller les pistes et se protéger ?

Un fait mérite d’être relevé : une grande partie des premières compositions chantées par Gardel a été écrite par Andrés Cepeda, surnommé “le poète de la prison”. Cepeda a passé de nombreuses années de « sa vie à l’ombre » avant de mourir dans une bagarre dans les bas-fonds de Buenos Aires. Il figurerait également comme escroc du conte de l’oncle. Tout porte à croire que les deux hommes (Cepeda et Gardel) auraient partagé une cellule ou qu’ils se seraient rencontrés lors des gardes à vue dans des commissariats.

Pas flatteur à l’époque. Aujourd’hui, la malhonnêteté dans le monde des affaires ou celui de la politique a cours publiquement et finit même par devenir une norme acceptée par tous. Oui, nous acceptons ce qui fut inacceptable : le mensonge, la tricherie et nous l’encourageons aussi avec la conviction que tout moyen est bon pour atteindre son but (s’enrichir) : la fraude fiscale, les fausses déclarations aux assurances, employeurs, Sécurité Sociale, Caisse d’allocations familiales, employeurs, les fraudes sur les biens et les marchandises, la non-exécution de ses obligations financières, l’exploitation de sa main-d’œuvre… Pas de quoi se réjouir. Quel monde pourri !

Une chanson de Carlos Gardel pour finir, pas très gaie mais c’est ça aussi le tango : la vie, sensuelle, violente, tendre, passionnée, calme, triste…

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7 réflexions au sujet de « Carlos Gardel (2) »

  1. Bel hommage à carlitos !
    Merci pour tes petits mots qui m’ont vraiment fait chaud au coeur, en rentrant, hier soir.
    En effet, on m’a dit qu’il s’agit bien d’un cancer mais on continue les investigations pour savoir où j’en suis.
    Je vais à nouveau être hospitalisée mardi prochain pour des scanners et autres joyeusetés !
    Ce n’est qu’un début, mais il en faut bien un …
    Bon mercredi, avec des bisoux, ma chère françoise

  2. et bien, on peut dire qu’ il aura eu une vie mouvementée et aventureuse.
    Peut être que s’ il avait eu une famille normale, rien ne serait arrivé, peut être même pas sa carrière de chanteur et de comédien !
    Et malgré une jeunesse pas très honorable, il aura réussi à s’ en sortir !
    Tu as raison, notre siècle n’ est plus celui de la morale, et bien peu de politiques ont les mains vraiment propres !
    Passe une bonne journée Françoise
    Bisous

  3. Je connaissais un peu l’histoire de Carlos Gardel et je savais qu’il était originaire de Toulouse. Dis-moi, en 1910, le service militaire était de 3 ans et non de 2. Voir ici :
    http://www.assemblee-nationale.fr/histoire/guerre_14-18/loi_3_ans/index.asp
    Cela m’a interpelée car mon grand-père les a faits pour partir ensuite à la guerre, 7 ans en tout, le pauvre !
    Quant à l’escroquerie de l’oncle, cela me fait penser aux tentatives d’escrocs africains sur Internet qui racontent ce genre de fable pour qu’on leur envoie de l’argent.
    Et le tango se dansait entre hommes au départ, me semble-t-il, dans les bas-fonds de Buenos Aires.
    Belle journée à toi et merci pour ces intéressants articles.

  4. Merci, je n’en savais pas autant sur Carlos Gardel, il est bien vrai que sa musique est le parfum de Buenos Aires, et le tango son expression envoûtante!
    Bonne journée.

  5. Bonjour Clara et merci pour cette lecture attentive de mes articles,

    C’est en effet aux tentatives d’escrocs africains sur Internet que je pensais aussi en écrivant ce billet.

    Pour ce qui est de la durée du service militaire en 1910, elle était bien de deux ans, c’est en 1913 qu’elle est revenue à trois (Le gouvernement d’Aristide Briand accepte, lors de la réunion du Conseil supérieur de la Guerre du 4 mars 1913, de porter la durée du service de 2 à 3 ans, à la demande de l’État-major général de l’armée… extrait du lien que tu m’as envoyé). Ton pauvre grand-père a fait sept ans dont quatre de guerre, quelle horreur ! Avant certains tiraient un mauvais numéro et faisaient sept ans de conscription ; les enfants de riches vendaient leur mauvais numéro. Quelle belle égalité !)
    Quant à ce que tu écris « le tango se dansait entre hommes dans les bas-fonds de Buenos Aires. », je l’ai lu aussi avec des explications : il y avait plus de migrants que de migrantes et les putains coûtaient relativement cher pour danser. Calcul économique. Lol !
    Merci encore pour ton commentaire.
    Belle journée.

  6. Juste un tit coucou et des bisoux
    (J’ai arrêté la clope depuis mardi, je suis dans un état … Je te raconte pas …)

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