Hommes célèbres de la Réunion (9) : Sitarane

Simicoudza Simicourba, dit Sitarane, est né dans une famille de sorciers du Mozambique. Il arriva à  La Réunion à l’âge de trente ans en 1889 avec un contrat de travailleur engagé sur les terres de Monsieur Morange à Saint-Benoit. Deux ans plus tard, il rompt le contrat et rentre dans la clandestinité. En 1906, il fait la connaissance de deux malfaiteurs : Pierre-Elie Calendrin dit Saint-Ange (1869-1937), le chef de bande, qui avait  lui-aussi une réputation de sorcier et Emmanuel Fontaine (1886-1911), avec lesquels il commet de nombreux vols, dont certains d’une façon mystérieuse et très audacieuse, puis trois assassinats (les victimes avaient été égorgées durant leur sommeil). Le «ladi lafé»  (le quand dira-t-on) réunionnais leur prête une douzaine de meurtres.

Le sinistre trio terrorisa les habitants du Sud de l’île en particulier ceux de Saint-Pierre jusqu’à leur arrestation en 1909 pendant laquelle ils furent pris avec une dizaine de leurs complices.

L’enquête révéla que les trois assassins avaient bu le sang de leurs victimes et en avaient aussi recueilli pour servir aux pratiques occultes de Calendrin. Ce dernier nia tout en bloc au cours du  procès. Il fut condamné aux travaux forcés alors que les deux autres furent condamnés à mort et guillotinés.

Curieusement, seul le nom de Sitarane demeure vivace dans l’histoire locale. Sa tombe est toujours fleurie et garnie de bougies et de cierges, elle est l’objet d’un véritable culte. La voilà cette année au mois de novembre : pas beaucoup de fleurs ; elle venait d’être nettoyée mais il y avait une bouteille de vin, une de rhum, deux verres, trois gobelets et les traces de cire rouge bien visibles. Selon la tradition sorcière de l’île, de nombreux envoûteurs et jeteurs de sort enrôlent l’esprit de Sitarane pour leurs opérations de magie noire.

On prétend, à la Réunion, que tous ceux qui envisagent un crime, un hold-up, un détournement d’héritage ou l’assassinat d’une femme, d’une belle-mère, d’un gêneur vont prier sur la tombe de Sitarane pour que son esprit démoniaque favorise leur entreprise. On raconte aussi l’histoire de cet homme qui planta, une nuit, un couteau de boucher sur la tombe de Sitarane, puis s’en servit pour assassiner sa maîtresse qui assistait à un spectacle de variétés au milieu de dix mille personnes. Et tant d’autres histoires…

Je reviens avec plus de détails sur cette affaire Sitarane, oubliée par bon nombre de jeunes mais qui marque encore de nombreux esprits.

L’histoire débute véritablement en 1908.
Le sud de l’île, habituellement calme, est la proie de nombreux larcins et de cambriolages nocturnes. A chaque fois, même scénario : les chiens n’aboient pas, les hommes et les femmes qui dorment dans leur chambre n’entendent rien de suspect.
Une vague de peur submerge l’île, surtout parce que la façon d’opérer des voleurs semble surnaturelle. En réalité cette bande de voleurs a trouvé une technique pour ouvrir les portes que les propriétaires vont renforcer de plus en plus avec verrous et bascules, mais rien n’y fait. La bande du sud parvient à entrer où elle a décidé d’entrer. Le plus surprenant reste que ni hommes ni bêtes n’entendent de bruit, pourtant, percer une cloison n’est pas silencieux.

Le dramatique, l’horrible de l’affaire commence le 20 mars 1909.
Hervé Deltel, jeune propriétaire tamponnais qui doit se marier prochainement, conserve chez lui pas mal d’argent et de provisions, il est retrouvé mort à six heures du matin par le gardien de sa propriété. La porte a été percée suivant la technique de la bande du sud. Le ou les assassins l’ont tué alors qu’il dormait profondément dans son lit et, bien évidemment, sa maison a été vidée de l’argent et des provisions. Le chien de garde, réputé très fiable, est resté «de marbre» et demeura encore apathique pendant quelques jours.

La population locale est désormais terrifiée par ce meurtre. Malheureusement la bande du sud n’en reste pas là. Quatre mois plus tard, le 11 août 1909 elle accomplira le crime le plus effroyable.

Lucien Robert, jeune instituteur à Saint Pierre habitait le quartier de la Caserne avec sa jeune épouse. Ils sont retrouvés morts par les gendarmes, un matin, alors que Mr Robert n’était pas à l’école comme à son habitude. La maréchaussée découvre le jeune couple gisant dans une mare de sang sur leur lit, face-à-face. Le rapport de la gendarmerie indique que la jeune femme était enceinte et que les meurtriers l’ont violée une fois morte.

La population terrorisée commence à songer que cette bande de tueurs doit bénéficier d’une diabolique protection. Devenue paranoïaque, elle ne ferme plus l’œil de la nuit et les tentatives de vol se soldent par des échecs.

Fin septembre cependant, la bande s’attaque à la propriété de Monsieur Charles Roussel au Tampon mais le gardien veille et arrive avec son fusil dès qu’il entend des bruits étranges à la porte de son maître. Une lutte s’engage entre lui et l’un des membres de la bande (on saura plus tard qu’il s’agissait de Sitarane). Un coup de feu éclate, aucun des hommes n’est touché. La bande réussit à s’enfuir mais il reste sur place bon nombre d’éléments : deux sacs, deux gonis (sacs en toile de jute), un chapeau, un pistolet, deux couteaux de boucher, une barre en fer, un vilebrequin neuf, un autre usagé et, dans une feuille de papier pliée, une étrange poudre jaune.

Les gendarmes invitent tous les habitants à venir voir ces objets en vue de leur identification. La population vient en masse. Le revolver et un des sacs sont reconnus comme appartenant à un dénommé Sitarane. Le vilebrequin neuf est identifié comme celui d’un dénommé Emmanuel Fontaine, menuisier au Tampon ; les deux hommes sont immédiatement arrêtés. Des analyses révèleront que le pistolet est celui de Hervé Deltel (la première victime).

Les deux hommes nient catégoriquement, puis finissent par avouer avoir participé aux vols, mais sans tuer quiconque et que le véritable tueur est leur chef, un certain Saint Ange, le sorcier. Les gendarmes recherchent activement l’homme, se rendent à la grotte de la Chatoire au Tampon, lieu indiqué par Sitarane et Fontaine comme celui où ils cachent leur butin. Grâce à la découverte de la grotte, ils arrêteront la totalité de la bande, une dizaine de personnes, hommes, femmes, enfants qui n’étaient en réalité que des receleurs, sauf Saint Ange.

C’est le 31 décembre 1909 que des cultivateurs mettent la main sur le chef de bande et s’apprêtent même à le lyncher. Heureusement pour lui les gendarmes arriveront à temps.

Une fois toute la bande arrêtée, tout s’explique.
Si les animaux et les hommes n’entendaient rien c’est pour deux raisons. D’abord, la bande donnait aux chiens des coqs qui avaient macérés dans un mélange de datura et de zamal (des plantes locales) ce qui les rendaient complètement amorphes. Puis, pour les hommes, c’est plus vague. Il semblerait que la bande soufflait, par un des trous qu’ils faisaient dans la porte, un peu de cette poudre jaune découverte lors de la dernière tentative de cambriolage. Les gendarmes, peut-être de peur que cette poudre magique ne soit reproduite, n’en divulguèrent jamais la composition.

Les membres de la bande avouèrent procéder à des rites initiatiques avant de commettre leurs larcins : boire du sang de cadavre au coucher du soleil (ce qui leur valut le surnom de « bande de buveurs de sang ») ainsi qu’une mixture préparée par Saint Ange. Ils se mettaient ensuite en cercle autour d’un feu, et Saint Ange faisait des passes au-dessus des flammes avec une carte de roi de pique. Sur ordre de Saint Ange, la carte était piquée au couteau par Sitarane sept fois. C’était donc bel et bien Saint Ange le chef du groupe, sorcier et tisaneur qui donnait les ordres, organisait ces rituels sacrés, et a été le coupable des meurtres.

Après l’arrestation, le procès a lieu.

Le 13 décembre 1910 tombe le verdict : Sitarane, Fontaine et Saint Ange sont condamnés à mort, cinq de leurs complices aux travaux forcés à perpétuité. Deux femmes et un jeune homme sont acquittés.

L’étrangeté de cette affaire ne s’arrête pas là. Les condamnés se pourvoient en Cassation.

Le dossier est transmis à Paris. Le 18 juin 1911 parvient la réponse de la cour de Cassation : Sitarane et Fontaine sont toujours condamnés à mort, mais Saint Ange est gracié par le Président de la République lui-même. (Pourquoi ?) Il échappe à la peine de mort pour être condamné à l’emprisonnement à perpétuité en Guyane, sur l’île du Diable.

Sitarane et Fontaine sont guillotinés le 20 juin 1911. Ils sont enterrés dans la même tombe du cimetière de Saint Pierre. Il est à noter que le nom de Saint Ange a été également rajouté plus tard, mais il n’en n’est rien. Saint Ange mourra seulement trois ans avant la fermeture du pénitencier de Guyane en 1932

De nos jours, il existe un véritable culte à Sitarane. Tous les mérites de sorcellerie lui reviennent et le nom de Saint Ange et même de Fontaine sont le plus souvent oubliés.

Pourquoi ?

Peut-être parce qu’il fut à sa demande baptisé juste avant sa mort. Toujours est-il que sa tombe est tous les jours honorée : bière, rhum, bougies, cigarettes…

10 réflexions au sujet de « Hommes célèbres de la Réunion (9) : Sitarane »

  1. Quand l’irrationnel fait éruption dans une histoire, il transforme cette dernière en mythe .
    Et avec le temps , beaucoup se servent de cela à de sombres manigances
    Un bien joli scénario de film
    J’ai mis mon blog en pause pour quelques jours , le temps de faire soigner mes bobos
    A Bientôt Françoise
    Douce journée
    Bisous
    timilo

  2. extraordinaire ce personnage diabolique, vénéré après sa mort ?? merci pour cette incroyable histoire, bonne semaine et de grosses bises

  3. finalement, ces égorgeurs se servaient des plantes pour accomplir leurs forfaits, et devaient croire que de pratiquer des rites magiques les protègerait !
    Je ne suis pas trop étonné qu’ ils soient honoré, quand je vois qu’ un sinistre personnage comme Dutrou, recevait nombre de colis en prison, et même des demandes en mariage !
    il y a des tordus qui n’ osent pas, et admirent ceux qui ont osé !
    bonne journée Françoise
    bisous

  4. Bonjour
    Que de misères… J’ai un ami en visite au Tampon…. Il revient dans 8 jours…
    Son père était originaire de la réunion « je vais dire français », il c’est marié à Madagascar, il en fut renié par ses parents, il est mort peut de temps après, ses enfants ont été pris en charge par un oncle qui est venu en france…
    Bonne journée, ici la neige arrive…. brrrrr
    Jean

  5. Coucou Françoise,

    Quatre mots :

    AMITIE
    TENDRESSE
    SOURIRE
    BONNE JOURNEE

    Je te les offre avec tout mon coeur, pour que tu te souviennes toute la journée que quelqu’un derrière son écran pense à toi avec gentillesse et sincérité.

    Je t’envoie toute ma bonne humeur et ma douceur en ce mardi.
    Des bisous étoilés de givre pour toi.

  6. Bonjour Françoise
    C’est curieux comme certains personnages
    attirent la célébrité
    Fascinante histoire que celle des admirateurs
    Bisous et belle journée
    Frieda

  7. Chère madame,
    Comme tout le monde à la Réunion, je connais l’histoire de Saint Ange, Sitarane et Fontaine…Mais d’une façon très anecdotique et quelque peu survolée…
    Mais vous venez d’éclaircir un point qui me concerne tout particulièrement…
    Il y a de cela une bonne dizaine d’année je vivais en compagnie de mon épouse d’alors, avocate internationale donc peu encline au rêveries mystiques, à Madagascar à Tana, Ambatolampy exactement. Une nuit nous avons été visité par des cambrioleurs , nous nous sommes réveillés, avec un fort mal au crane, couchés à même le sol! tout avait disparu, y inclus le lit dans lequel nous dormions, nous ne nous étions aperçu de rien, mais de rien du tout. La gendarmerie prévenue est arrivée, a fait le tour de la villa (dont les murs étaient haut de 3 m) et n’a trouvé que la trace d’un pied d’enfant sur l’appuis d’une fenêtre de la terre en tas devant les portes et les ouvertures….Et, dans une serrure, un peu de poudre jaune…..

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