Le mur des Fédérés

Lorsqu’un jour de mars j’ai évoqué le souvenir de Richard Noir (clic), inhumé au cimetière du Père Lachaise, Jeanine et René, fidèles lecteurs de mon blog, m’ont demandé de parler du mur des Fédérés. Je le fais donc aujourd’hui, avec plaisir, pour eux et bien sûr pour vous aussi. Le 24 mai est une journée anniversaire pour ces Fédérés, victimes de leur idéal de gauche (quand idéal avait encore un sens).

Même si certains n’apprécient guère les cimetières, encore moins comme lieux de promenades, je pense que c’est un tort, bon nombre de ces «effroyables jardins» en valent la peine. Geneviève, dite Magitte, a promené ses enfants au Père Lachaise et moi les miens au cimetière marin de Saint Paul à la Réunion. Nous sommes aussi allés à Saint Pierre de la Réunion mais c’est une autre histoire. Un autre jour, je vous raconterai.

Le cimetière du Père-Lachaise est établi, en mai 1804, dans un domaine qui a longtemps appartenu aux Jésuites. Le Père Lachaise était l’un d’eux, c’était aussi le confesseur de Louis XIV (qu’a-t-il bien pu entendre ? Je suis curieuse de savoir ce que le Roi Soleil pouvait bien confesser, lui, le tout puissant Roi de France.)

Le cimetière du Père-Lachaise fut d’abord boudé par les Parisiens : il était situé dans une zone considérée comme populaire et pauvre. Afin d’attirer les Parisiens, on y fit amener les restes de Molière, de La Fontaine et ceux des amants légendaires, Héloïse et Abélard (dont je vous parlerai un autre jour).

Au fil des ans, le cimetière, grâce aux soins des architectes et des paysagistes, est devenu un endroit magnifique où les sépultures (de simples tombes, des gisants, des temples ou des chapelles ; oui même après la mort, on étale sa fortune) nous racontent leur histoire, et nous plongent dans la mélancolie. La végétation et les sculptures côtoient harmonieusement la mort. Oui, je vous le répète, on a de bonnes raisons de se promener dans ce lieu. C’est un parc ainsi qu’un musée d’art et d’Histoire.

Revenons à nos Fédérés.  C’est en 1871 que se déroule l’épisode dramatique.

La Commune de Paris est une période insurrectionnelle de l’histoire de la capitale qui dura un peu plus de deux mois, à partir du 18 mars 1871 pour s’achever par la «Semaine Sanglante» du 21 au 28 mai 1871.

Ce fut une réaction à la défaite française dans sa guerre contre la Prusse qui se termina par la capitulation de Paris (j’entends toujours Serge Reggiani chanter «les Loups», clic).

La guerre de 1870 a profondément marqué la ville qui a subi un siège douloureux, la population a souffert de la faim, ils ont mangé les animaux du zoo, des chiens, des chats et même des rats.

L’armistice paraît insupportable aux Parisiens qui ont résisté à l’ennemi pendant près de quatre mois. Lorsque le nouveau gouvernement, nommé par l’Assemblée Nationale (qui venait d’être élue au suffrage universel masculin) décide de désarmer les Parisiens, ils se sentent menacés ; comment ose-t-on leur soustraire les deux-cent-vingt-sept (227) canons entreposés à Belleville et Montmartre, qu’ils ont eux-mêmes payés par souscription ? Ils craignent pour leur sécurité et se voient sans défense contre des attaques des troupes gouvernementales. Ils n’ont pas confiance dans les élus, le disent et font en quelque sorte sécession avec la Nation. La gouvernement d’Adolphe Thiers (soutenu par Bismark) s’installe à Versailles. Paris s’organise : une autogestion, idéal de gauche. Les Parisiens disposent encore de près de 500 000 fusils et d’hommes mais aussi de femmes. Pendant la Commune se crée l’un des premiers mouvements féminins de masse, l’union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés.

L’Union réclame le droit au travail et l’égalité des salaires, elle participe au recensement des ateliers abandonnés par leurs patrons réfugiés à Versailles et organise des ateliers autogérés.

La Commune reconnaît l’union libre (elle verse une pension aux veuves de fédérés mariées ou non, ainsi qu’à leurs enfants légitimes ou naturels). Des femmes mettent en application le décret de séparation des Églises et de l’État dans les écoles et les hôpitaux, se battent, comme Louise Michel, sous l’habit des « fédérés » défendant Paris contre les « versaillais » sur les barricades.

Je passe les détails

En 1871, à la fin de la «semaine sanglante», le samedi 27 mai  pour être précise, les troupes versaillaises parviennent à investir le cimetière du Père-Lachaise où des Fédérés s’étaient repliés tandis que les quartiers du Trône, de Charonne et de Belleville étaient assaillis. Durant plusieurs heures, les Communards résistent au point que les combats se seraient terminés parfois au corps à corps et à l’arme blanche, entre les tombes, non loin des sépultures de Nodier et Balzac.

Les Versaillais, dirigés par Adolphe Thiers, maîtres du lieu vers la fin de l’après-midi du 28 mai, y fusillent tous les prisonniers contre un mur appelé, depuis lors, « mur des Fédérés ». Ce sont cent quarante-sept communards qui sont fusillés contre le mur d’enceinte du cimetière.

Dans les heures et les jours qui suivent, les corps de milliers d’autres fédérés tombés lors des combats de rues dans les quartiers environnants sont ensevelis à leurs côtés, dans une fosse commune. En leur mémoire, une section de cette muraille est appelée dès la fin des années 1870 le « mur des Fédérés ». Depuis lors, il symbolise la lutte pour la liberté et les idéaux des autogestionnaires.

Selon Karl Marx, la Commune de Paris est la seule période de l’histoire française durant laquelle fut – brièvement – réalisée une dictature du prolétariat. En effet, cet épisode révolutionnaire s’est construit sur un soutien fort de la classe ouvrière. Cette lutte d’importance et la terrible répression qui s’ensuivit laissèrent un souvenir vivace. Celui-ci se cristallisa autour du mur des Fédérés, emblème d’une époque d’autant plus insaisissable qu’elle fut brève et laissa peu de monuments.

De nombreux événements montrent que le mur des Fédérés fut un lieu de commémoration important, un symbole fort d’émancipation et de liberté dans la mémoire militante :

Le 23 mai 1880, deux mois avant l’amnistie des communards, se déroule, à l’appel de Jules Guesde, le premier défilé devant le mur : 25 000 personnes, une rose rouge à la boutonnière, bravent ainsi les forces de police. Dès lors, cette « montée au mur » ponctue l’histoire ouvrière, puisque chaque année, depuis 1880, les organisations de gauche organisent une manifestation en ce lieu symbolique, la dernière semaine de mai. Jean Jaurès, bien qu’opposé au sein du mouvement socialiste aux plus fervents partisans de la mémoire communarde y va à plusieurs reprises, accompagné par Édouard Vaillant, Jean Allemane et par des milliers de militants socialistes, syndicalistes, communistes ou anarchistes.

Paul Lafargue, célèbre communard, gendre de Karl Marx, représentant de la France dans la Première internationale, et théoricien socialiste, est inhumé en face du mur des Fédérés en 1911, avec son épouse, après leur suicide.

Une manifestation record s’y déroule le 24 mai 1936 : six cent mille (oui, 600 000) personnes, Léon Blum et Maurice Thorez en tête, au beau milieu du mouvement gréviste, y manifestent quelques semaines seulement après la victoire du Front populaire.

Tous les ans, le 1er mai, le Grand Orient de France, ainsi que le Parti communiste français et des organisations syndicales, rendent hommage aux victimes de la Commune et à celles du nazisme en se rendant au mur des Fédérés.

Pour en savoir plus, allez lire cet article, avec des cartes postales et des photos anciennes et il y en a d’autres. Si l’on veut savoir, apprendre, il faut fouiner et surtout ne jamais s’arrêter à une seule version. Comme disait ma grand-mère « qui n’entend qu’une cloche, n’entend qu’un son !« .

Un deuxième article, ce soir.

8 réflexions au sujet de « Le mur des Fédérés »

  1. bonjour chère Françoise, nous te remercions particulièrement pour ce magnifique article ! et pour ton travail de documentation ! époque terrible, qui nous tient à coeur ! nous n’avons malheureusement pas le temps de te parler longtemps, nous devons partir à l’hôpital de Nice,ce matin, et rencontrer un hématologue pour Jeanine…merci encore chère Françoise, bonne journée bisous

  2. Merci de ton passage sur mon blog qui me permet de découvrir le tien à mon tour…J’aime ce résumé historique de la Commune et cette description que tu fais du cimetière du Père Lachaise… Pour ce qui est des confessions de Louis XIV, je te rappelle que les Jésuites pratiquaient la « casuistique », ce qui leur permettaient de justifier et d’absoudre allègrement toutes les ignominies des Grands … et en ce sens, le monde n’a guère changé, sauf à penser que c’est maintenant la justice qui se charge de ces absolutions !

  3. Très intéressant et très bien documenté cet article. Moi aussi, j’aime bien les cimetières et j’aimais beaucoup celui du Père Lachaise… Ton article tombe bien aussi car c’est l’anniversaire de Louise Michel, en effet elle était née le 29 mai 1830… Merci à toi, passe une belle journée, bises
    Esclarmonde

  4. Me voici revenue dans mon ancien quartier parisien ! Merci pour cet article bien préparé, bien raconté…Lorsque j’habitais PARIS, je me souviens qu’il y avait souvent des cérémonies au Mur des Fédérés.
    J’ai un livre sur le cimetière du Père Lachaise, très intéressant…Je vous le passerai quand nous serons voisines, prochainement !
    A bientôt ! Je vous embrasse.

  5. et bien voici corrigée une de mes lacunes en histoire !
    Nous avons besoin de symboles, mais il est rare que nous en tenions compte !
    40 ans à côtoyer des marbriers m’ ont permis de découvrir de nombreux cimetières, dont certains récents paysagers !
    et tu as raison, on aime montrer ses moyens, en achetant le plus beau monument possible.
    Toute fois, signe des temps, la crémation prend le dessus !
    bonne journée
    bisous

  6. Oui, la crémation prend le dessus. Ma grand-mère disait « la terre, c’est pour les vivants, pas pour les morts », elle était crématiste. C’est donc une récente tradition familiale. Lol ! Poussière tu étais… et au moins pas besoin de faire des dépenses pour se faire voir au cimetière. Liberté, enfin. Sauf que… il y a les colombariums et de quoi se fâcher avec le reste de la famille.

    Ceci dit, ma belle-mère a fait construire une petite maison dans le cimetière qu’elle a inauguré l’an dernier. Prems ! Sûr, moi j’irai pas.

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