Bleu, l’histoire

A force de voir, tous les jours, les couleurs (quand notre vision est normale ou parait normale), on finit par ne plus y prêter attention. Or, il s’agit d’une chance extraordinaire de voir les couleurs et leurs nuances : les couchers de soleil, les levers du jour… Je vous ai montré des rouges et divers verts (clic pour relire) mais le bleu, des bleus virent au vert, d’autres au rouge, d’autres enfin au noir. Combien de nuances pour cette couleur ? Je sais que je m’éloigne un peu des ponts. J’y reviendrai dès demain sans doute, mais un petit écart, une bouffée d’oxygène ne peut faire que du bien.

La mode a ses couleurs, l’histoire nous le montre. Il existe même des tabous et des préjugés en matière de couleur et surtout des codes-couleur. Si donc, après le vert et le rouge (clic pour voir les expressions ; en mai et juin, je me suis complu dans le rouge), je vous parlais du bleu ? Le bleu, la couleur  préférée des Occidentaux.

Depuis que l’on dispose d’enquêtes d’opinion, 1890 environ, le bleu est en effet placé au premier rang partout en Occident, par les hommes comme par les femmes, quel que soit leur milieu social et professionnel. Toute la civilisation occidentale aime globalement le bleu (moi ce n’est pas ma couleur préférée… et pourtant j’aime quand le ciel est bleu, ce qui n’est pas mon quotidien ces derniers temps).

Les Japonais comme les Chinois plébiscitent le rouge (comme Jeanne Mas, j’aime le rouge et le noir, ou comme Stendhal, un autre Grenoblois ou encore, comme les gauchistes ou les anarchistes).

Pendant longtemps, le bleu a été mal aimé. Il n’y a pas de bleu dans les grottes : Lascaux en France ou Ubirr en Australie. Dans l’Antiquité, le bleu n’est pas considéré comme une couleur ; seuls le blanc, le rouge et le noir ont ce statut  (je n’ai pas dû évoluer, ce sont mes couleurs préférées). Pourtant dans l’Egypte pharaonique,  il est censé porter bonheur dans l’au-delà ; les tombeaux sont couverts de bleu, en particulier le temple d’Hatchepsout, si bien conservé.

Pourquoi ce désintérêt ailleurs et par la suite ? Le bleu est omniprésent dans la nature, particulièrement au bord des océans et en Méditerranée.
Est-ce parce que la couleur bleue est difficile à fabriquer ? A maîtriser ? A conserver ?

A Rome, le bleu est la couleur des barbares, de l’étranger ; les peuples du Nord aiment le bleu, ils l’ont dans leurs yeux. Rappelez-vous le chanson d’Enrico Macias : Les gens du Nord. (Au passage, vous apprécierez la coupe de cheveux d’Enrico ; je l’avais oubliée, style Jackson Five, trop beau !)

Il paraît qu’à Rome, avoir les yeux bleus pour une femme était un signe de mauvaise vie et pour les hommes, une marque de ridicule. Chez les Grecs aussi, on relève des confusions de vocabulaire entre le bleu, le gris et le vert.  C’est vrai que ce sont essentiellement des hommes qui écrivaient en ce temps-là et les hommes voient rarement les nuances… surtout les nuances dans les couleurs…  Ah, ça m’énerve ! (Clic pour écouter la chanson).

Il n’y a pas de bleu dans la Bible non plus. Les textes anciens utilisent peu de mots pour les couleurs. A l’exception du saphir, pierre préférée des peuples de la Bible, il y a peu de place pour le bleu. Cette situation perdure au haut Moyen Age : les couleurs liturgiques sont du blanc, du rouge, du noir et du vert ce qui se remarque aujourd’hui encore : le bleu est toujours absent des ornements de l’office catholique (étole, manipule, dalmatique…)

Aux XIIe et XIIIe siècles, tout change. C’est la réhabilitation du bleu et même sa promotion.
Le Dieu des chrétiens est un dieu de lumière (pourtant, bonjour l’obscurantisme religieux et les chasses aux sorcières). Or la lumière est bleue, le ciel est bleu ! Alors, pour la première fois en Occident, on peint les cieux en bleu (auparavant, ils étaient noirs, rouges, blancs ou dorés).

Comme la Vierge Marie devient objet de culte, qu’elle habite au ciel depuis l’Assomption, on la revêt donc d’un manteau et/ou d’une robe bleus. La Vierge devient agent de promotion du bleu. La couleur si longtemps païenne, barbare, devient divine.

A la même époque, la société veut s’organiser et l’église aide à cette mise en ordre. On va hiérarchiser les individus, leur donner des signes d’identité, des codes de reconnaissance avec des noms de famille, des insignes de fonction et même pour les plus hauts placés des armoiries. Avec les trois couleurs de base (blanc, rouge, noir), les combinaisons sont limitées, il faut en trouver davantage pour refléter la diversité de la société.
On passe donc à six couleurs principales : or pour jaune, argent pour blanc, gueules pour rouge, azur pour bleu, sable pour noir et sinople pour vert. On ajoute alors trois couleurs secondaires : acier pour gris, pourpre pour violet et orangé pour orange. Ces dénominations sont restés en héraldique (études des blasons et armoiries).

Vers 1140, quand l’abbé Suger fait reconstruire l’église abbatiale de Saint-Denis, il veut mettre partout des couleurs pour dissiper les ténèbres, et notamment du bleu. On utilisera pour les vitraux un produit fort cher, le cafre, que l’on appellera bien plus tard le bleu de cobalt (à la Réunion, un cafre, c’est un noir, déformation d’africain, et petit nom gâté : cafre ou cafrine sont des mots gentils). Ce bleu «parisien» (dyonisien ? oserai-je ?) va se diffuser au Mans, puis à Vendôme et à Chartres, où il deviendra le célèbre bleu de Chartres.

Les hommes d’Eglise sont de grands coloristes, avant les peintres et les teinturiers ; n’oublions pas les moines copistes ! Certains d’entre eux sont aussi des hommes de science, qui dissertent sur la couleur, font des expériences d’optique, s’interrogent sur le phénomène de l’arc-en-ciel… Ils sont profondément divisés sur ces questions : il y a des prélats «chromophiles», comme Suger qui pense que la couleur est lumière, donc relevant du divin, et qui veut en mettre partout. Et des prélats «chromophobes», comme saint Bernard, abbé de Clairvaux, qui estime, lui, que la couleur est matière, donc vile et abominable, et qu’il faut en préserver l’Eglise, car elle pollue le lien que les moines et les fidèles entretiennent avec Dieu. (Qui parle de tolérance ?)

La physique moderne nous dit que la lumière est à la fois une onde et une particule. On n’en était pas si loin au XIIIe siècle… Lumière ou matière… La première assertion l’a largement emporté et le bleu ainsi divinisé s’est répandu non seulement dans les vitraux et les œuvres d’art, mais aussi dans toute la société : le roi de France (roi de droit divin) le fait aussi. Philippe Auguste, puis son petit-fils Saint Louis seront les premiers à l’adopter. Les seigneurs, bien sûr, s’empressent de les imiter… En trois générations, le bleu devient à la mode aristocratique (les gens du peuple s’habillent en vert et brun). La technique suit : stimulés, sollicités, les teinturiers rivalisent en matière de nouveaux procédés et parviennent à fabriquer des bleus magnifiques.
En clair, le bleu divin stimule l’économie (les croisades et la conquête du Nouveau Monde sont aussi économiques, n’en déplaise à certains).

La demande de guède, cette plante mi-herbe, mi-arbuste que l’on utilisait dans les villages comme colorant artisanal, explose. Sa culture devient soudain industrielle, et fait la fortune de régions comme la Thuringe, la Toscane, la Picardie ou encore la région de Toulouse. On la cultive intensément pour produire ces boules appelées «coques», d’où le nom de pays de cocagne et les mâts de cocagne de notre petite enfance (oui, nous les quinquagénaires, nous en avons vus dans les campagnes au moment des fêtes de village).
C’est un véritable or bleu ! On a calculé que 80% de la cathédrale d’Amiens, bâtie au XIIIe siècle, avait été payée par les marchands de guède. A Strasbourg, les marchands de garance, la plante qui donne le colorant rouge, étaient furieux. Ils ont même soudoyé le maître verrier chargé de représenter le diable sur les vitraux pour qu’il le colorie en bleu, afin de dévaloriser leur rival.

C’est carrément la guerre entre le bleu et le rouge ! Tiens, comme aux Etats-Unis d’Amérique : démocrates (bleu, libéraux) contre républicains (rouge, conservateurs), ce qui est au contraire aux habitudes où les « gauchistes » sont plutôt rouges, ou au Canada : au Québec, les Bleus sont les souverainistes opposés aux fédéralistes, les Rouges. Cela est dû à la couleur des partis (Parti québécois et Parti libéral du Québec) ainsi qu’aux couleurs traditionnelles des uniformes français (bleu) et britannique (rouges). Le bleu est la couleur principale du drapeau du Québec, le fleurdelisé.

Les protestants, plus austères aiment moins les couleurs : Rembrandt, peintre calviniste a une palette très retenue, faite de camaïeux, et Rubens, peintre catholique, a une palette très colorée… Ainsi Philippe de Champaigne produit des toiles colorées tant qu’il est catholique qui se font plus austères, plus bleutées, quand il se rapproche des jansénistes.

Au XVIIIe siècle, le bleu devient la couleur préférée des Européens. Vers 1720, un pharmacien de Berlin invente par accident le fameux bleu de Prusse (Il est produit par réaction de la potasse sur du sulfate de fer), qui va permettre aux peintres et aux teinturiers de diversifier la gamme des nuances foncées.

De plus, on importe massivement l’indigo des Antilles et d’Amérique centrale, dont le pouvoir colorant est plus fort que l’ancien pastel et le prix de revient, plus faible que celui d’Asie, car il est fabriqué par des esclaves. L’indigo d’Amérique provoque la crise dans les anciennes régions de cocagne, Toulouse et Amiens sont ruinés, Nantes et Bordeaux s’enrichissent.

Le bleu devient à la mode dans tous les domaines. Le romantisme accentue la tendance : comme leur héros, Werther de Goethe, les jeunes Européens s’habillent en bleu, et la poésie romantique allemande célèbre le culte de cette couleur si mélancolique – on en a peut-être gardé l’écho dans le vocabulaire, avec le blues… En 1850, un vêtement lui donne encore un coup de pouce : c’est le jean, inventé à San Francisco par un tailleur juif, Levi-Strauss, le pantalon idéal, avec sa grosse toile teinte à l’indigo, le premier bleu de travail. Aujourd’hui, regardez les groupes dans la rue, en France : ils forment une masse uniforme et… bleue.

Simultanément, le bleu a acquis une signification politique. En France, il fut la couleur des républicains (uniformes bleus), s’opposant au blanc des monarchistes et au noir du parti clérical. Mais, petit à petit, il a glissé vers le centre, se laissant déborder sur sa gauche par le rouge socialiste puis communiste. Il a été chassé vers la droite en quelque sorte. Après la Première Guerre mondiale, il est devenu conservateur (c’est la Chambre bleu horizon nom en relation avec la couleur des uniformes de nos soldats qui avaient enfin quitté le pantalon rouge garance).

Après des siècles plutôt agités, le voici donc sur le trône des couleurs. Va-t-il y rester ?

Sans aucun doute, le bleu est une couleur consensuelle : les organismes internationaux, l’ONU, l’Unesco, le Conseil de l’Europe, l’Union européenne, tous ont choisi un emblème bleu.

12 réflexions au sujet de « Bleu, l’histoire »

  1. les hollandais sont protestants en majorité, ceci explique cela partout où ils se sont installés;
    bises et bonne soirée, Françoise

  2. Bonsoir Françoise,
    ouf finalement je suis connecté après deux jours de galère et pour découvrir quoi? Que tu as delaissé les ponts! Tu as bien fait il faut s’aérer de temps en temps et quoi de mieux que la couleur pour s’exposer à l’air!
    Ton article, ainsi que celui sur le vert que je viens aussi de lire, me met dans l’embarras car je ne saurais pas répondre franchement à la demande de ma couleur préférée.
    Par contre ce dont je suis sûr est que le choix d’une couleur est très souvent lié à mon état d’âme et aux images que la couleur que j’ai devant les yeux me suggère en ce moment là.
    La même couleur peut ainsi me suggérer la quiétude ou la febrilité mais cela dépend des moments.
    C’est dommage, je n’ai pas ici au Cameroun les divers tableaux que j’ai acheté durant quelques années car, à la reflexion, si les plaçais dans l’ordre chronologique d’achat, je me dis que je pourrais y trouver l’évolution de mon regard sur la couleur.
    Mais je suis un homme de couleur. Je me rappelle que bien bien plus jeune, je pouvais faire hurler et épouvanter mon entourage par le port de vêtements extrement colorés, quand ce n’était pas encore à la mode, alors que pour les hommes et même les jeunes garçon les bleus, les noirs-gris, les blancs et les marrons étaient les couleurs dominantes. En cela je rejoins quelques passages de ton article où le choix de la couleur apparaît comme un choix de révolte ou de conservation.
    En ce moment je relis des notes accumulées durant toutes ce années et je viens de réaliser que j’ai rarement fait état d’une couleur en rélatant une scène de vie alors que dans des notes imaginaires la couleur revient souvent.
    Je m’arrête ici avec deux points
    j’aime beaucoup le violet ou le mauve surtout en terme floral et même quelques vêtements mais je ne lui donne pas le même symbolisme que l’eglise pour laquelle le violet-mauve est la couleur du deuil me semble-t-il.
    In fine, pourquoi dit-on au bleu pour la cuisson d’une viande alors que quand on la découpe elle est rouge sanguinolente? Est-ce parce qu’elle a echappé au rouge vif de la braise?
    Amicalement
    Antonio

  3. Je vois que le bleu des lacs pyrénéens t’interroge encore , pourtant la photo n’est pas truquée , c’est l’atmosphère à cette altitude qui donne ces couleurs , le soir ces lacs virent au rose , rouge , suivant la couverture nuageuse
    Un bijou
    Que dire ,si ce n’est que le bleu est ma couleur préférée , et quand le ciel est gris , je deviens triste
    Un bien joli article
    Douce journée ,Françoise
    Bisous
    timilo

  4. pour moi les couleurs sont importantes
    les couleurs que je préfère ce son les tons pastels
    temps venteux et gris aujourd’hui chez-moi
    bon mercredi et au plaisir de te lire
    grosses bises
    janine

  5. chère Françoise,
    Moi, sans hésitation, ma couleur préférée est le rouge, ce n’est pas parce que je vote à gauche, mais cela me va bien au teint (rires !).
    Mon ex-mari andalou comme tu le sais, quand on s’est connu en 1964, avait 17ans et venait d’arriver en France. Il sortait du lot car il s’habillait déjà avec des pantalons ou des chemises rouges et des fois les deux en même temps.
    Il retourna une année voir ses parents en Espagne et eut de gros ennuis avec la police franquiste qui voyait en lui un républicain ! Ainsi, les couleurs que l’on porte peuvent avoir énormément d’impact.
    Un autre exemple : l’étoile jaune des juifs !
    Le bleu est aussi une très belle couleur, celle du paradis non, où l’on verra la vie en bleue, ou rose pour certains (s’il existe !).
    Sur tous ces tons, je te laisse et t’embrasse bien amicalement.

  6. Toujours aimé le bleu…Pourquoi ? je n’en sais rien !
    Quelle documentation Françoise !!! je suis admirative !
    Bonne journée.

  7. je suis une fois de plus sidéré par les recherches que tu as dû faire, pour nous offrir un article aussi complet !
    Il n’ y a qu’ antonio qui t’ a mis en mot de la fin une petite énigme !
    Je me souviens, qu’ avec mon premier appareil photo, j’ avais acheté un livre ! comment photographier !
    c’ est là que j’ ai pu voir ce qu’ ètait le spectre, que les couleurs avaient une longueur d’ onde, avec le rouge pour la plus longue !
    J’ aime beaucoup, la façon dont tu nous fait voyager dans l’ histoire, juste en t’ aidant des couleurs et j’ imagine le temps que tu y as consacré !
    Merci donc
    bonne journée
    bisous

  8. J’aime bien relire tes articles !
    Bonne journée de jeudi à toi avec du soleil je l’espère !
    Bisous

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