Poèmes de résistance

Indignez-vous !  Résistez !

Comment ? Comme vous le voulez, comme vous le pouvez, mais : résistez ! Résistez à la médiocrité, résistez à l’hypocrisie surtout. Résistez en parlant vrai. Ecoutez les autres qui n’ont pas forcément tort, écoutez, réfléchissez et résistez aux paroles vides de sens qui ne sont que des mots destinés à vous endormir.

N’êtes-vous pas fatigués des guéguerres entre politiques de camps opposés, et même à l’intérieur du même camp ? N’êtes-vous pas fatigués qu’on se moque de vous ? N’êtes-vous pas fatigués des promesses jamais tenues (souvent impossibles à tenir), des effets d’annonce, des médisances, des coups bas, des os à ronger qu’on vous lance, des drogues qu’on met à votre disposition pour vous rendre plus dociles (alcool, médicaments, tabac et autres substances), du mépris avec lequel on vous traite, de la surdité des élus quand il n’y a pas d’élection imminente, de la distance des juges qui s’arrangent entre « hommes de droit » sans prendre en considération vos droits, sans écouter réellement les doléances des quidams obéissants et spoliés sans cesse, de la police qui vous prend pour une tirelire mais ne peut vous protéger quand vous en avez besoin, des administrations débordées, des responsables irresponsables… ?

Où serions-nous et dans quel monde vivrions-nous si certains n’avaient pas désobéi et n’avaient pas résisté ? C’étaient  des terroristes, car c’est bien comme cela qu’on appelait ceux qui désobéissaient à l’ordre établi, au régime de Vichy. Certains ont été accusés d’être des planqués, ceux qui s’étaient réfugiés pour défendre la liberté en Grande-Bretagne. Il est difficile pendant et après des périodes de guerre de connaître la vérité. Les temps sont troublés ; les esprits aussi. On se tait ; on parle… trop quelquefois. On rêve, on agit, on écrit…

Certains ont écrit ; « le chant des partisans » (clic) en est un bel exemple. Chacun selon son style et ses idées.

Voilà où me mènent les ponts de Paris.

Le Veilleur du Pont-au-Change, 1942

Je suis le veilleur de la rue de Flandre,
Je veille tandis que dort Paris.
Vers le nord un incendie lointain rougeoie dans la nuit.
J’entends passer des avions au-dessus de la ville.

Je suis le veilleur du Point-du-Jour.
La Seine se love dans l’ombre, derrière le viaduc d’Auteuil,
Sous vingt-trois ponts à travers Paris.
Vers l’ouest j’entends des explosions.

Je suis le veilleur de la Porte Dorée.
Autour du donjon le bois de Vincennes épaissit ses ténèbres.
J’ai entendu des cris dans la direction de Créteil
Et des trains roulent vers l’est avec un sillage de chants de révolte.
Je suis le veilleur de la Poterne des Peupliers.
Le vent du sud m’apporte une fumée âcre,
Des rumeurs incertaines et des râles
Qui se dissolvent, quelque part, dans Plaisance ou Vaugirard.
Au sud, au nord, à l’est, à l’ouest,
Ce ne sont que fracas de guerre convergeant vers Paris.

Je suis le veilleur du Pont-au-Change
Veillant au cœur de Paris, dans la rumeur grandissante
Où je reconnais les cauchemars paniques de l’ennemi,
Les cris de victoire de nos amis et ceux des Français,
Les cris de souffrance de nos frères torturés par les Allemands d’Hitler.

Je suis le veilleur du Pont-au-Change
Ne veillant pas seulement cette nuit sur Paris,
Cette nuit de tempête sur Paris seulement dans sa fièvre et sa fatigue,
Mais sur le monde entier qui nous environne et nous presse.
Dans l’air froid tous les fracas de la guerre
Cheminent jusqu’à ce lieu où, depuis si longtemps, vivent les hommes.

Des cris, des chants, des râles, des fracas il en vient de partout,
Victoire, douleur et mort, ciel couleur de vin blanc et de thé,
Des quatre coins de l’horizon à travers les obstacles du globe,
Avec des parfums de vanille, de terre mouillée et de sang,
D’eau salée, de poudre et de bûchers,
De baisers d’une géante inconnue enfonçant à chaque pas dans la terre grasse de chair humaine.

Je suis le veilleur du Pont-au-Change
Et je vous salue, au seuil du jour promis
Vous tous camarades de la rue de Flandre à la Poterne des Peupliers,
Du Point-du-Jour à la Porte Dorée.

Je vous salue vous qui dormez
Après le dur travail clandestin,
Imprimeurs, porteurs de bombes, déboulonneurs de rails, incendiaires,
Distributeurs de tracts, contrebandiers, porteurs de messages,
Je vous salue vous tous qui résistez, enfants de vingt ans au sourire de source
Vieillards plus chenus que les ponts, hommes robustes, images des saisons,
Je vous salue au seuil du nouveau matin.

Je vous salue sur les bords de la Tamise,
Camarades de toutes nations présents au rendez-vous,
Dans la vieille capitale anglaise,
Dans le vieux Londres et la vieille Bretagne,
Américains de toutes races et de tous drapeaux,
Au-delà des espaces atlantiques,
Du Canada au Mexique, du Brésil à Cuba,
Camarades de Rio, de Tehuantepec, de New York et San Francisco.

J’ai donné rendez-vous à toute la terre sur le Pont-au-Change,
Veillant et luttant comme vous. Tout à l’heure,
Prévenu par son pas lourd sur le pavé sonore,
Moi aussi j’ai abattu mon ennemi.

Il est mort dans le ruisseau, l’Allemand d’Hitler anonyme et haï,
La face souillée de boue, la mémoire déjà pourrissante,
Tandis que, déjà, j’écoutais vos voix des quatre saisons,
Amis, amis et frères des nations amies.
J’écoutais vos voix dans le parfum des orangers africains,
Dans les lourds relents de l’océan Pacifique,
Blanches escadres de mains tendues dans l’obscurité,
Hommes d’Alger, Honolulu, Tchoung-King,
Hommes de Fez, de Dakar et d’Ajaccio.

Enivrantes et terribles clameurs, rythmes des poumons et des cœurs,
Du front de Russie flambant dans la neige,
Du lac Ilmen à Kief, du Dniepr au Pripet,
Vous parvenez à moi, nés de millions de poitrines.

Je vous écoute et vous entends. Norvégiens, Danois, Hollandais,
Belges, Tchèques, Polonais, Grecs, Luxembourgeois, Albanais et Yougo-Slaves, camarades de lutte.
J’entends vos voix et je vous appelle,
Je vous appelle dans ma langue connue de tous
Une langue qui n’a qu’un mot :
Liberté !

Et je vous dis que je veille et que j’ai abattu un homme d’Hitler.
Il est mort dans la rue déserte
Au cœur de la ville impassible j’ai vengé mes frères assassinés
Au Fort de Romainville et au Mont Valérien,
Dans les échos fugitifs et renaissants du monde, de la ville et des saisons.

Et d’autres que moi veillent comme moi et tuent,
Comme moi ils guettent les pas sonores dans les rues désertes,
Comme moi ils écoutent les rumeurs et les fracas de la terre.

À la Porte Dorée, au Point-du-Jour,
Rue de Flandre et Poterne des Peupliers,
À travers toute la France, dans les villes et les champs,
Mes camarades guettent les pas dans la nuit
Et bercent leur solitude aux rumeurs et fracas de la terre.

Car la terre est un camp illuminé de milliers de feux.
À la veille de la bataille on bivouaque par toute la terre
Et peut-être aussi, camarades, écoutez-vous les voix,
Les voix qui viennent d’ici quand la nuit tombe,
Qui déchirent des lèvres avides de baisers
Et qui volent longuement à travers les étendues
Comme des oiseaux migrateurs qu’aveugle la lumière des phares
Et qui se brisent contre les fenêtres du feu.

Que ma voix vous parvienne donc
Chaude et joyeuse et résolue,
Sans crainte et sans remords
Que ma voix vous parvienne avec celle de mes camarades,
Voix de l’embuscade et de l’avant-garde française.

Écoutez-nous à votre tour, marins, pilotes, soldats,
Nous vous donnons le bonjour,
Nous ne vous parlons pas de nos souffrances mais de notre espoir,
Au seuil du prochain matin nous vous donnons le bonjour,
À vous qui êtes proches et, aussi, à vous
Qui recevrez notre vœu du matin
Au moment où le crépuscule en bottes de paille entrera dans vos maisons.
Et bonjour quand même et bonjour pour demain !
Bonjour de bon cœur et de tout notre sang !
Bonjour, bonjour, le soleil va se lever sur Paris,
Même si les nuages le cachent il sera là,
Bonjour, bonjour, de tout cœur bonjour !

Robert Desnos, Le Veilleur du Pont-au-Change, 1942`

Dans la même veine, je ne reviendrai pas sur le poème « Liberté  » (clic sur le titre) de Paul Eluard, mais vous pouvez lire :

1 – Louis Aragon : J’écris dans un pays dévasté par la peste ; clic ICI pour lire le texte et l’explication de texte.
2 – Encore Louis Aragon : Je vous salue ma France

« Je vous salue ma France »

Je vous salue ma France, arrachée aux fantômes !
Ô rendue à la paix ! Vaisseau sauvé des eaux…
Pays qui chante : Orléans, Beaugency, Vendôme !
Cloches, cloches, sonnez l’angélus des oiseaux !

Je vous salue, ma France aux yeux de tourterelle,
Jamais trop mon tourment, mon amour jamais trop.
Ma France, mon ancienne et nouvelle querelle,
Sol semé de héros, ciel plein de passereaux…

Je vous salue, ma France, où les vents se calmèrent !
Ma France de toujours, que la géographie
Ouvre comme une paume aux souffles de la mer
Pour que l’oiseau du large y vienne et se confie.

Je vous salue, ma France, où l’oiseau de passage,
De Lille à Roncevaux, de Brest au Montcenis,
Pour la première fois a fait l’apprentissage
De ce qu’il peut coûter d’abandonner un nid !

Patrie également à la colombe ou l’aigle,
De l’audace et du chant doublement habitée !
Je vous salue, ma France, où les blés et les seigles
Mûrissent au soleil de la diversité…

Je vous salue, ma France, où le peuple est habile
À ces travaux qui font les jours émerveillés
Et que l’on vient de loin saluer dans sa ville
Paris, mon cœur, trois ans vainement fusillé !

Heureuse et forte enfin qui portez pour écharpe
Cet arc-en-ciel témoin qu’il ne tonnera plus,
Liberté dont frémit le silence des harpes,
Ma France d’au-delà le déluge, salut !

Louis Aragon, Le Musée Grévin, 1943

et celui-là, méconnu, moi je ne peux résister à vous le faire lire :

« Je trahirai demain »

Je trahirai demain pas aujourd’hui.
Aujourd’hui, arrachez-moi les ongles,
Je ne trahirai pas.

Vous ne savez pas le bout de mon courage.
Moi je sais.
Vous êtes cinq mains dures avec des bagues.
Vous avez aux pieds des chaussures
Avec des clous.

Je trahirai demain, pas aujourd’hui,
Demain.
Il me faut la nuit pour me résoudre,
Il ne faut pas moins d’une nuit
Pour renier, pour abjurer, pour trahir.

Pour renier mes amis,
Pour abjurer le pain et le vin,
Pour trahir la vie,
Pour mourir.

Je trahirai demain, pas aujourd’hui.
La lime est sous le carreau,
La lime n’est pas pour le barreau,
La lime n’est pas pour le bourreau,
La lime est pour mon poignet.

Aujourd’hui je n’ai rien à dire,
Je trahirai demain.

Marianne Cohn, 1943

Marianne Cohn, allemande, d’origine juive, mais non pratiquante, fait passer des enfants juifs, menacés de déportation, en Suisse. Elle est arrêtée et malgré la torture ne parle pas. Son réseau lui propose de la faire évader, mais elle refuse, craignant des représailles sur les enfants. Elle est finalement assassinée par la Gestapo la nuit du 6 au 7 juillet 1944, à Lyon, avec six autres résistants, à coups de bottes et de pelles.

Sans aller jusqu’au sacrifice ultime, réfléchissez et résistez.

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11 réflexions au sujet de « Poèmes de résistance »

  1. Il suffit de regarder les infos à la télé , et de suite on s’aperçoit qu’on est manipulé , des informations qui maintenant passent en boucle et qui deviennent de ce fait un véritable lavage de cerveau , d’autres sur le net qui ne sont que rumeurs qui prennent des proportions inimaginables . Trop d’informations tuent l’information en nous empêchant de réfléchir , à force de réciter les mêmes choses , on pense qu’elles sont vraies
    Ils font se révolter ,ne plus se résigner à un tel déferlement , j’ai aimé les poèmes d’ARAGON , mais cette France n’est plus la même , c’est devenu la France du chacun pour soi
    Très joli article ,Françoise , ta plume prolixe sait convaincre
    Douce journée
    Bisous
    timilo

  2. Heureuse de trouver ici la belle plume d’Aragon, mais oui on nous manipule comme des moutons, et l’indignation est souvent notre lot ! Mais chez moi on est du genre à résister…
    C’est quoi les champignons de géranium ?

  3. Les champignons de géranium sont des champignons qui poussent spontanément sur les résidus de la cuite des feuilles de géranium.

    L’huile naturelle essentielle de géranium est fabriquée (si peu maintenant) à la Réunion. Quand l’huile a été extraite des feuilles dans un alambic, on vide la « marmite » et sur ces déchets poussent des champignons.
    De la même façon, il y a des champignons d’écume qui poussent sur les résidus de la fabrication du sucre : l’écume.
    Ces champignons ne sont pas commercialisés mais on peut (rarement) en avoir parce que quelqu’un qui connait quelqu’un…
    Si les champignons d’écume ont un goût de champignon « simple » si j’ose écrire ainsi, les champignons de géranium sont très bons mais parfumés au géranium, il faut aimer. Je n’en ai mangé que deux fois il y a trente ans, c’est dire comme c’est rare. J’ai aimé. Mais mon beau-père qui les avais apportés n’est plus là et les producteurs de géranium disparaissent aussi.

  4. Tous ces poèmes sont magnifiques…Merci de les rappeler. Oui, je pense que nous devrions « entrer en résistance » contre les façons d’agir aujourd’hui contraires à l’honneur, à la franchise, à la décence….en un mot à la simple moralité.
    Nous acceptons tout, dirigés par les médias qui nous assènent les nouvelles en boucle ! Je me demande souvent ce qu’en penserait mon frère, lui qui s’était engagé pour son pays et pour l’honneur ? Et qui en est mort….
    J’aime beaucoup votre article.

  5. Comme le remarque si bien Geneviève, les comportements d’aujourd’hui sont de plus en plus loin de la moralité.
    Il n’y a plus d’honneur, de décence et de franchise. Ceux qui réclament cela deviennent des rabat-joie, asociaux quasiment.
    N’existent plus que l’égoïsme, le m’as-tu-vu, le fric. Et le lavage de cerveau. Méchamment, j’ai envie d’ajouter « encore faudrait-il avoir un cerveau en état de marche ! » Combien de décervelés ?
    Résister seul est bien difficile. Il n’empêche que… les petits ruisseaux font un jour les grandes rivières.

  6. À tord ou à raison, j’ai tendance à tourner le bouton dès que j’entends les âneries qui sont déblatérées pour, trop souvent, noyer le poisson et nous embrouiller.
    Oui y en a marre
    Bizz

  7. à propos de la Seine, on serait surpris de savoir combien habitent des péniches, ce qui montre au moins l’ attrait qu’ elle peut susciter.
    as tu aussi remarqué à quel point, nos libertés disparaissent une à une, à quel point les taxes dépassent toutes celles que la royauté imposait ?
    Nous n’ avons pas grand moyen de communication avec le monde politique, puisque chez nous, les grandes décisions ne sont même pas soumises à un référendum !
    Mais quand même, depuis des décennies, on vivote entre droite et gauche, avec à chaque échéance les mêmes reproches !
    Pourquoi alors ne pas étudier les propositions d’ autres partis !
    bonne journée
    bisous

  8. Chère Françoise. Patience, un commentaire par semaine est tout ce que je peux « produire », mon stock de « mémoire » est quasi épuisé. Concernant mes coms je démarre le dimanche, 3O correspondants c’est un boulot. Ton blog de ce 24-08 est trop copieux à 22 heures pour que je le lise en entier. J’y reviendrai. J’ai lu tes réflexions désabusées, d’accord avec toi. Amicalement dinosaure80.

  9. De nos jours, en se levant le matin on peut faire le programme suivant: aujourd’hui je vais me faire laver le cerveau! Mais en réalité c’est une opération inutile car la cervelle a fui le cerveau des multitudes depuis belle lurette.
    Résister est aujourd’hui indispensable si nous voulons survivre en tant qu’hommes et femmes. Si nous ne le faisons pas dans une décennie ou deux les hommes auront perdu ce qui faisait leur spécificité; la capacité de penser et ils auront définitivement aliéné leur liberté.
    La résistance ne consiste pas forcément dans des actes glorieux: la première de choses simples à faire, mais elle nécessite beaucoup de volonté, consiste a ne croire que ce que l’on a pu vérifier par soi même. Et attention à l’intox: ce n’est pas parce qu’une multitude répète la même chose qu’elle vraie.
    Les beaux poèmes que tu nous a présenté montrent que chacun peut résister selon ses moyens et, quand nous le voulons, nous disposons toujours de moyens que d’autres n’ont peut-être pas.
    Merci pour cet article
    Antonio

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