Histoire(s) et tradition

Au XVI° siècle, les plus fortunés s’offraient des assiettes en étain pour manger,  beaucoup plus jolies, plus solides, plus durables et plus « m’as-tu-vu » que les écuelle en bois, en faïence ou que la tranche de pain qui a longtemps fait fonction d’assiette (non, non, ce n’est pas nous qui avons inventé récemment le sandwich). Ces assiettes, donc, marques de réussite et de gros moyens, recevaient les repas ; les aliments à fort taux d’acidité faisaient migrer des particules de plomb dans la nourriture, ce qui entraînait souvent un empoisonnement par le plomb : le saturnisme. On pouvait en mourir. Mourir par où l’on avait pêché : le ventre !

Aujourd’hui, ce n’est plus la bouffe qui tue les plus nantis, mais l’alcool et les drogues (voir John Galliano ; sera-t-il mort à jamais pour les podiums ?)

Je retourne au XVI° siècle. Pour boire, bière ou whisky, on utilisait des gobelets en étain. La combinaison boisson-étain mettait parfois les buveurs dans le coma, et ce, pour plusieurs jours. Un ivrogne trouvé dans la rue, était ramené chez lui ; on lui faisait sa toilette funèbre (au cas où) ; le comateux pouvait rester ainsi plusieurs jours sur la table de la cuisine où la famille s’assemblait pour boire un coup. C’est sans doute ce qui a donné naissance à la coutume des veillées mortuaires.

Voilà une tradition que j’ai eu le plaisir de découvrir en arrivant à la Réunion : la veillée mortuaire. En ville, en métropole, je n’avais entendu parler que de vagues salutations de condoléances, dans la maison du mort et, le plus souvent, dans une salle anonyme d’hôpital ou de clinique (chambre mortuaire, dépositoire, chambre funéraire, reposoir) : les mots ne manquent pas pour nommer les lieux où l’on se déleste de l’encombrant défunt). Ici, rien de tout ça, par contre, animation nocturne chez le trépassé entre le moment du décès et l’enterrement (il y a trente ans, j’ai été fusillée du regard quand j’ai parlé de crémation, encore une chose inconcevable et dont il était de mauvais goût de parler).

C’est donc avec surprise que j’ai découvert, qu’à la Réunion, la veillée funèbre se faisait dans la joie. Pour encourager ceux qui restent ? pour donner des regrets à ceux qui sont partis ? ou pour ne pas penser ? Je dis souvent que pour oublier, on noie son chagrin dans l’alcool. Ici, il devait y avoir beaucoup de souffrance à calmer compte tenu du nombre de bouteilles de rhum éclusées en une nuit.

La veillée consistait à fournir bière, rhum, rafraichissements, cigarettes et assortiments d’en-cas aux voisines et voisins qui se retrouvaient, dans la maison, la cour, le jardin, pour bavarder et même jouer aux cartes. Pas  très silencieux. Pas larmoyant non plus. Surprenant pour la zoreille citadine que j’étais. Aujourd’hui, je pense que les veillées doivent de plus en plus ressembler à celles de métropole ; d’ailleurs, il y a un crématorium et une salle pour exposer les défunts avant leur départ définitif pour le cimetière ou l’incinérateur.

Une chose n’a pas changé cependant : le délai extrêmement court entre le trépas et l’inhumation. Il ne faut surtout pas faire semblant ici. Le mort du jour est enterré en général vingt-quatre heures plus tard. Moi qui ai toujours eu peur d’être enterrée vivante, la Réunion n’est pas rassurante. Voilà sans doute pourquoi la crémation me semble presque réconfortante : une fois réduite en cendres, plus de retour possible. Même si on se réveille dans le four, ça doit aller vite. Pourquoi cette angoisse ? Peut-être à cause de mes lectures alors que j’étais trop jeune ou trop sensible. Je crois que c’est Alfred Hitchcock qui m’a fait réfléchir à ce problème avec une histoire de clochette et d’escroquerie à l’assurance qui tourne mal pour le mort qui ne l’était pas vraiment. Il y a aussi les histoires de l‘Histoire. La Grande-Bretagne est en un petit pays, et à une période, il n’y avait plus de place dans les cimetières pour enterrer les morts. Les cercueils furent déterrés et vidés de leurs ossements ; en ouvrant ces cercueils, on s’aperçut que certains d’entre eux portaient des traces de griffures dans le fond, ce qui signifiait qu’on avait enterré là quelqu’un de vivant. On prit alors l’habitude d’enrouler une cordelette au poignet du défunt, reliée à une clochette à la surface de la tombe, un gardien fut posté toute la nuit dans les cimetières avec mission de prêter l’oreille. Ainsi naquit l’expression « sauvé par la clochette ».

Et sauvé par le gong ? D’où vient cette expression ? Il y a sans doute un lien avec la série américaine des années 1980 et, elle-même devait faire référence aux matchs de boxe : gong de fin de round. Divertissement ! On en revient toujours à « Panem et circenses. »

Mangez, buvez, amusez-vous.  Abrutissez-vous ! Moins vous réfléchirez, mieux on vous manipulera.

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