Je voudrais pas

Je voudrais pas… « Je voudrais bien » d’il y a quelques jours m’a inspirée alors est ressorti, une fois de plus, du fond de ma mémoire ce poème de Boris Vian, chanté ici par Serge Reggiani (un artiste que j’aimais beaucoup).

Comment oublier ce poème-là ? Il est comme beaucoup d’autres textes de Boris Vian, inoubliable.

Je voudrais pas crever
Sans savoir si la lune
Sous son faux air de thune
A un coté pointu

Ce n’est pas triste, bien au contraire, il y a tant à faire et tant à voir tant que l’on est en vie. Certes l’auteur nous fait part de son angoisse devant la maladie et la mort qui approche mais qui n’a pas ce genre de terreur ?

D’un point de vue strictement littéraire, Boris Vian n’est pas le plus grand écrivain du XXe siècle mais il est la synthèse de ce siècle troublé et riche à la fois. Boris Vian, c’est  Vernon Sullivan, c’est à la fois le pataphysicien Alfred Jarry (le père du roi Ubu), le fantaisiste  touche-à-tout Jean Cocteau, le fantastique angoissé Kafka, et aussi Boby Lapointe

Boris Vian nous dit, avec humour, sa déception de devoir quitter la vie si tôt ; il insiste sur l’immensité du monde, sa diversité, ses bons et ses mauvais côtés, l’infini potentiel des expériences humaines… L’après-guerre a donné du culot aux individus qui ont fait le constat de l’horreur inimaginable (les camps de concentration, les fours crématoires, la bombe atomique…), heureusement la dérision et l’humour sont restés. Boris Vian s’amuse dans ce texte avec une accumulation d’images plus ou moins tendres :

Des géniaux ingénieurs
Des jardiniers joviaux
Des soucieux socialistes
Des urbains urbanistes
Et des pensifs penseurs

un « Z » en trop pour tricher (rythme et  liaisons) :

Et il y a z aussi/…/

A voir et à z-entendre

Boris Vian aime les accumulations dans ses textes, je pense à cette « Complainte des arts ménagers », trop drôle qui parle de progrès, d’amour, de désamour, de la « vie moderne ».

Mon frigidaire
Mon armoire à cuillères
Mon évier en fer
Et mon poêle à mazout
Mon cire-godasses
Mon repasse-limaces
Mon tabouret à glace
Et mon chasse-filous
La tourniquette
A faire la vinaigrette
Le ratatine-ordures
Et le coupe-friture

Boris Van affichait une confiance en l’avenir (en plein dans les Trente Glorieuses) , drôle d’époque, une belle époque au fond.

Scientifique de formation, Boris Van était proche de Jules Verne le rêveur et il était sans doute beaucoup plus intelligent que tous ces « intellectuels » ou proclamés tels de nos jours, complaisants envers la futilité et la  bêtise de notre époque. Je crains que nous n’ayons perdu, ces dernières années, le courage et le bon sens.

Il faut actuellement surtout ne pas penser à l’absurdité de l’existence. Amusez-vous, ne réfléchissez pas ! Soyez des moutons. Qu’est ce qui fait la valeur de la vie ? Toutes les questions existentielles, la mort. Personne ne veut y penser et pourtant… Encore Reggiani qui chantait  « La vie, c’est comme une dent » :

La vie c’est comme une dent
D’abord on n’y a pas pensé
On s’est contenté de mâcher
Et puis ça se gâte soudain
Ca vous fait mal et on y tient
Et on la soigne et les soucis
Et pour qu’on soit vraiment guéri
Il faut vous l’arracher la vie

Encore Reggiani qui chante Boris Vian qui pense toujours à la mort : « Quand j’aurais du vent dans mon crâne » avec cet humour particulier :

Car il me manquera
Mon élément plastique
Plastique tiqu’ tiqu’
Qu’auront bouffé les rats
Ma paire de bidules…

Heureusement, il y a l’amour, toujours, et dans la chanson du jour, l’amour, pudique (« Mon Ourson L’Ursula »), plus un joli oxymore « le soleil est froid » et du rêve enfin « la journée de deux heures » (un peu discrédité, en ce moment, puisqu’il faut travailler plus pour gagner plus. Tu parles !)…

La prochaine fois que vous serez écrasés par les souvenirs, les soucis du quotidien et la mélancolie, pensez à Boris Vian, ce passionné lucide qui n’oublie jamais la présence de la camarde qui attend à la fin du chemin (tout comme Georges Brassens), et récitez-vous simplement ces deux phrases :

« Pourquoi que je vis ? Parce que c’est joli« .

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3 réflexions au sujet de « Je voudrais pas »

  1. Reggiani, un formidable interprète !
    Quand à Boris Vian, il se pose les questions que beaucoup d’ entre nous se posent !
    Pourquoi venir au monde puisqu’ au bout la mort nous attend, Pourqui s’ attacher aux choses matérielles quand on sait qu’ on ne les emportera pas !
    Passe une bonne journée Françoise
    Bisous

  2. J’adore boris vian et son humour souvent grinçant, mais tous ses interprètes ont aussi beaucoup de talent pour savoir faire « valser » ses mots.
    Hé oui, on vit parce que c’est joli et, en plus, ça fait du bien ! 😉
    Soyons positifs et les choses indigestes passeront mieux …
    Bon week end ! ☼
    Bisoux, ma françoise

  3. merci Françoise, oui pourquoi ? la vie, la mort ? on verra bien ! je dis comme Boris Vian :  » Pourquoi que je vis ? Parce que c’est joli ! « 

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