11 novembre

Si pour Magitte, le 11 novembre est  le souvenir de l’Armistice de la Grande Guerre et un moment de réflexion sur ce que fut la vie des Poilus, moi à la Réunion je sais que la date a été choisie pour commémorer l’engagisme, depuis une dizaine d’années, par la Fédération  tamoule de l’île. Mais pourquoi le 11 novembre ? Vous allez le savoir.

L’engagisme est à l’origine un concept juridique et une réalité sociale dans les colonies françaises et anglaises, apparenté au servage et remplaçant l’esclavage. C’est devenu une forme de salariat contraint qu’on imposait à des travailleurs immigrés venant principalement de l’Inde pour assurer l’exploitation des grandes propriétés agricoles des Antilles et des Mascareignes (Réunion et Maurice) dépourvues de main-d’œuvre à la suite de l’abolition de l’esclavage.

Originaires du Tamil Nadu et du Gujarat, les premiers engagés remplaçaient les esclaves noirs fraîchement affranchis dans les champs. Ils avaient un contrat de travail d’une durée de cinq ans renouvelable, généralement avec un propriétaire terrien. Ce contrat prévoyait la prise en charge du billet-retour vers leur terre d’origine.

À La Réunion, où l’abolition de l’esclavage a été proclamée par Sarda Garriga le 20 décembre 1848 (un jour férié de plus sur notre île), l’engagisme provoque doublement de la population en moins de 35 ans. Entre 1849 et 1859, le nombre d’engagés indiens passe de 11 000 à 37 000 ; des accords signés entre la France et le Royaume Uni en 1860 et 1861 le font encore augmenter, ce qui augmenta le nombre de bouches à nourrir et ce qui précipita La Réunion dans une crise économique que contribuèrent à entretenir le percement du canal de Suez et la diminution du trafic marchand qui s’ensuivit.

La suspension de l’accord franco-britannique le 11 novembre1882 pour des raisons humanitaires supprima l’engagisme mais n’empêcha pas la poursuite d’un afflux de travailleurs originaires d’Inde.  (Les conditions de travail des coolies censés être libres ressemblaient énormément à celles des esclaves). Elle encouragea certainement l’immigration des Chinois de la région de Canton au début du XX° siècle (mon beau-père était au nombre de ces immigrants). Ce sont ces Chinois qui sont à la source de la communauté actuelle qui «a fait son chemin» ; leurs enfants sont devenus médecins, pharmaciens, comptables, chefs d’entreprise… Leur rêve, à ces premiers Chinois, s’intégrer.

Quant aux descendants des premiers engagés Indiens, ils sont restés, certains sont devenus nos zarabes, d’autres  nos « Malbars ». Les Zarabes s’établirent sur place en tant que tailleurs, bijoutiers ou vendeurs de tissus, une communauté relativement aisée et intégrée qui put faire inaugurer dès 1905 une mosquée, la plus ancienne de France, je crois : la mosquée NBoor-e-Islam.

Petite explication complémentaire : à la Réunion,  les personnes originaires d’Inde mais hindouistes, venant principalement du sud de l’Inde, sont appelées Malbars, les personnes de la communauté musulmane sunnite arrivées plus tard du nord de l’Inde, dont le Gujarat, sont désignées par le terme zarabe, et enfin les indiens chiites, principalement arrivés à la Réunion après leur départ de Madagascar sont appelés Karanes.

N.B. : L’adjectif féminin malbaraise est propre à l’ile de la Réunion, à Maurice on parle de fille ou femme malbare. Un poème de Charles Baudelaire, Les fleurs du mal, « A une Malabaraise », a été écrit vraisemblablement aux Mascareignes, sans doute à la Réunion.   ******

A une Malabaraise

Tes pieds sont aussi fins que tes mains, et ta hanche
Est Large à faire envie à la plus belle blanche ;
A l’artiste pensif ton corps est doux et cher ;
Tes grands yeux de velours sont plus noirs que ta chair.

Aux pays chauds et bleus où ton Dieu t’a fait naître,
Ta tâche est d’allumer la pipe de ton maître,
De pourvoir les flacons d’eaux fraîches et d’odeurs,
De chasser loin du lit les moustiques rôdeurs,
Et, dès que le matin fait chanter les platanes,
D’acheter au bazar ananas et bananes.
Tout le jour, où tu veux, tu mènes tes pieds nus
Et fredonnes tout bas de vieux airs inconnus ;
Et quand descend le soir au manteau d’écarlate,
Tu poses doucement ton corps sur une natte,
Où tes rêves flottants sont pleins de colibris,
Et toujours, comme toi, gracieux et fleuris.

Pourquoi, l’heureuse enfant, veux-tu voir notre France,
Ce pays trop peuplé que fauche la souffrance,
Et, confiant ta vie aux bras forts des marins,
Faire de grands adieux à tes chers tamarins ?
Toi, vêtue à moitié de mousselines frêles,
Frissonnante là-bas sous la neige et les grêles,
Comme tu pleurerais tes loisirs doux et francs,
Si, le corset brutal emprisonnant tes flancs,
Il te fallait glaner ton souper dans nos fanges
Et vendre le parfum de tes charmes étranges,
L’oeil pensif, et suivant, dans nos sales brouillards,
Des cocotiers absents les fantômes épars !


9 réflexions au sujet de « 11 novembre »

  1. Pour se procurer une main d’oeuvre pas chère , on trouve toujours une solution et des contrats de travail adaptés
    La Réunion ,est un véritable melting pot qui semble vu de la métropole harmonieux.
    Ce poème de Baudelaire est si joliment expressif
    Douce journée Françoise

    Bisous

    timilo

  2. Très beau poème de Baudelaire et très bel article….Le 11 novembre marquerait donc toujours « la fin de quelque chose ? »…à méditer…

  3. Tout ce monde varié m’étonne toujours….
    Nos amis vont à la Réunion en février, où sont deux de leurs fils…

  4. Merci Françoise de nous avoir préciser l’origine de ces communautés à la Réunion. J’en connaissais l’existence car j’ai déjà l’occasion de voir divers reportages les concernant, mais ce point historique de leur origine n’avait jamais été évoqué.
    Le poème de Baudelaire, très beau, me fait penser à ce que je dis à certains africains quand ils essayent d’aller en Europe à tout prix: ce que vous voyez à la télé n’est pas forcément la réalité qui vous attend!
    Belle journée à toi
    Amicalement
    Antonio

  5. seulement voilà, quelques soient les conditions, elles sont malgré tout préférables à celles du pays d’ origine.
    et le temps faisant, beaucoup s’ en sortent plutôt bien !
    un poème bien délicat !
    bonne journée
    bisous

  6. merci chere Françoise pour ce cours d’histoire, nous connaissions un peu l’origine de cet apport de main d’oeuvre, à Maurice notamment, où ces communautés indiennes sont mainenant en majorité et dirigent le pays… mais pas le mot engagisme ! bonne santé à toi, bisous

  7. Bonjour Françoise, article très intéressant qui m’en apprend beaucoup sur cette île et de nos jours encore, bien des gens sont obligés d’émigrer pour les mêmes raisons en Europe dans des conditions qui ne sont pas plus enviables que celle de ces gens qui sont venus à la Réunion. Très bon week-end à toi
    bises
    Esclarmonde

  8. Ping : 11 novembre à nouveau | FrancoiseGomarin.fr

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