Faire une conduite de Grenoble

Il y a seulement un petit quart de siècle que j’ai entendu cette expression pour la première fois : « faire une conduite de Grenoble ». Si je vous dis que c’était à la Réunion, il y a de quoi être surpris. Il ne faut pas, il y a des gens cultivés aussi sous les tropiques. Le plus curieux, c’est  un non grenoblois qui me l’a fait découvrir. Justement parce qu’il n’était pas grenoblois. A Grenoble, on ne parle plus trop de cette affaire.

Quand j’ai découvert cette expression, j’ai demandé une explication. Elle m’a été donnée de manière satisfaisante.

Le 7 juin 1788  les Grenoblois, particulièrement fâchés de perdre leur Parlement, se virent confrontés à la troupe envoyée par le roi Louis XVI pour déloger les membres du Parlement. Ils montèrent sur les toits de la ville, jetant des tuiles et divers objets sur les soldats qui firent feu. Devant les 10 000 Grenoblois en colère, les soldats quittèrent la ville. La journée des Tuiles s’achevait, le Dauphiné gardait son Parlement et la Révolution française était en marche.

En cherchant un peu, j’ai trouvé d’autres explications.

Celle qui m’a été donnée en premier lieu me satisfait mais une autre m’est revenue en mémoire. Elle correspond à ce que ma grand-mère me racontait et à ce qu’ont écrit certains rédacteurs de sites et de blogs. L’origine de « la conduite de Grenoble » serait plus ancienne. Le maréchal de Lesdiguières (François de Bonne, duc de Lesdiguières), nommé gouverneur du Dauphiné se serait présenté dans la capitale de la province sans prévenir. Les Grenoblois, surpris, le reçurent à coups de pierres et de bâtons et le reconduisirent hors des murs sous les huées. Ce n’est pas tout à fait vrai. La mémoire collective est capable de transformer les événements.

Lesdiguières est bien venu à Grenoble ; il n’a été bien reçu. Je m’explique : à la tête de 1 200 hommes, il se prépare en novembre 1590 à entrer dans Grenoble. Durant la nuit, quelques soldats prennent le poste de garde ; ses hommes se battent le lendemain pour entrer, sans succès. Lesdiguières fait venir un canon qu’il place sur la colline face à la ville et fait savoir aux grenoblois « Si vous tirez sur mes troupes, je détruis le clocher de votre collégiale et je mets en ruine tous vos monuments ». N’ayant pas l’intention de le faire, il patiente avec quelques coups de semonce, mais les notables catholiques de la ville ne se rendent pas. Après plus de trois semaines de siège, il parvient à prendre Grenoble, le 24 décembre 1590, les Grenoblois lassés par des années de guerre et impressionnés par un défilé des troupes de Lesdiguières capitulent. Les Grenoblois, à majorité catholiques, redoutent leur vainqueur, mais Lesdiguières (protestant) se montre avisé et fait preuve d’une extrême modération. Ses soldats reçoivent l’ordre de ne commettre aucune exaction. Des instructions sont données pour assurer le libre exercice du catholicisme. Les guerres de religion en Dauphiné prennent fin huit ans avant l’Edit de Nantes. Mal reçu OUI, mais pas vraiment jeté dehors (pour le plus grand bien de Grenoble et de ses habitants, mais ça, c’est une autre histoire).

D’autres explications sont proposées, mais pas forcément plausibles. Cette expression serait née :

– suite à une rixe, non datée, qui aurait opposé aux portes de Grenoble deux obédiences de Compagnons rivales.

– le grammairien Richelet, en 1680, avait écrit dans une édition de son Dictionnaire : « les Normands seraient les plus méchantes gens du monde s’il n’y avait pas de Dauphinois. » Alors qu’il était de passage à Grenoble et participait à un souper, il aurait été chassé de nuit de la ville à coups de canne. Avignon n’étant pas loin, la mule du pape a dû inspirer les Grenoblois. Des montagnards à la rancune tenace. Pas méchants. Juste de la fierté et de la mémoire !

Faire à quelqu’un une conduite de Grenoble à quelqu’un, c’est donc le ramener à la porte sans ménagement, en l’accompagnant au besoin de quelques invectives et de coups. Si l’expression n’a plus beaucoup court chez les Français moyens, peut-être perdure-t-elle dans certains milieux ? Chez les Compagnons du Tour de France, par exemple. Ils sont réunis en sociétés, plus ou moins secrètes avec leurs codes, leurs lois, leur honneur…

La conduite de Grenoble se fait, dans une Société, à l’un de ses membres qui a volé ou escroqué. C’est le châtiment infligé. Celui qui a reçu la conduite de Grenoble est flétri moralement ; il ne peut plus se présenter devant la Société qui l’a chassé. Mais devant les autres ? J’en doute.

À Avignon, un Compagnon, après avoir subi la conduite de Grenoble, porta plainte à l’autorité, qui prit des informations minutieuses sur les causes d’un tel traitement. Le plaignant devant la justice fut convaincu de vol, et condamné à un an de prison: mieux eût valu pour lui ne point porter plainte, et ne point provoquer une seconde punition. En voilà un qui n’aurait pas dû ignorer l’adage de droit : « Nul ne peut invoquer sa propre turpitude ! »

Comme les Compagnons du Devoir ont leur propre langage, il est possible aussi que le nom de Grenoble, dans cette expression, soit issu d’un jeu de mot avec gredin… Mais il n’y a pas de canailles à Grenoble, non, non , »des sportifs et des prétentieux » disait Fernand Raynaud dans un de ses sketches (Ne me parle pas de Grenoble). Je l’ai détesté, ce comique, avec cette histoire pas drôle pour les Grenoblois, dont moi à l’époque.

Une autre rumeur prétend que l’expression serait née de l’interdiction d’un bal masqué en 1832. Peu probable car l’expression a été utilisée plus tôt. Mais pour  la curiosité, le plaisir de bavarder, je vous la raconte. Un bal masqué interdit à Grenoble aurait vu l’intervention des gendarmes qui auraient chargé la foule, faisant quelques blessés. Le préfet aurait été contraint de renvoyer lesdits gendarmes, qui quittèrent la ville sous les huées de ses habitants.

Comme les Limougeauds n’aiment guère le verbe « limoger », parce que c’était à Limoges que Joffre envoyait les généraux incompétents se faire oublier, les Grenoblois ont préféré oublier cette expression qui les mêle à une action brutale, un peu sauvage. Il n’y a pas que des crétins dans les Alpes.

6 réflexions au sujet de « Faire une conduite de Grenoble »

  1. A coups de pierres, à coups de tuiles, à coups de canne…de toute façon, « c’est une reconduite à la frontière » !
    J’aime beaucoup toutes ces explications et vous racontez si bien ! C’est intéressant, vivant, instructif. Merci.
    A bientôt…

  2. et bien je dois dire que j’ ignorais tout de cette expression, ne l’ ayant d’ ailleurs jamais même entendue !
    Je pense qu’ aujourd’ hui, les populations sont de tant d’ origines, qu’ une telle attitude ne risque plus de se produire

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  4. J’ai eu une autre version de la conduite de grenoble.
    Il se serait agit de la traversée d’un notable avec ses troupes de la ville de grenoble totalement vide vers 1789 !
    J’en connait au moins un qui à eu droit à ce traitement à la fin des années 50 c’est le président De Gaulle !

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