Aujourd’hui les Shadoks

Il est facile de se moquer de la bêtise pour paraître intelligent.

Facile et pas très coûteux en efforts.

Pourtant, à bien y réfléchir, quand la France se trouva coupée en deux entre les pro et les anti Shadoks (Shadokophiles contre Shadokophobes), il fallait être courageux et avoir l’esprit ouvert pour prendre la défense des Shadoks et de la télévision française. Encore que… selon Pierre Desproges, il y avait « les imbéciles qui aiment et les imbéciles qui n’aiment pas ». Demeurés ou intellectuels, c’est ça, non ? Mixité sociale à grande échelle…

Les shadokophiles prenaient plaisir à ces images grinçantes, irritantes, agaçantes, répétées, mais inventives qui divertissaient et éduquaient en même temps, au second degré. C’était une manière cynique, peut-être un peu pessimiste de voir le monde, des Lettres Persanes d’une ère nouvelle : c’était en 1968, l’avant-veille de Mai !

Le 29 avril au soir, sur les écrans de télévision, majoritairement noir et blanc, apparaissaient les habitants de curieuses et lointaines planètes. Deux races d’extra-terrestres, les Shadoks et les Gibis avaient décidé de se rendre sur Terre. Alors que les Gibis semblaient efficaces pour mener à bien leur projet, les Shadoks faisaient seulement la preuve de leur habileté à… pomper ! Côté organisation de la société, on dirait aujourd’hui « ouh, là ça craint ! ». Monde shadock où l’on disait « pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué », et « plus ça rate, plus on a de chances que ça marche », mais, eux ne parlaient pas, il me semble. Il y avait seulement la voix off de Claude Piéplu.

Le père des Shadoks : Jacques Rouxel, a créé un monde de l’étrange et du non-sens qui ne plaisait pas à tous les Français : logique des passoires, célébration du pompage, leçon de calcul,  essais répétés de la fusée shadok, proverbes… C’était innovant mais dérangeant, plus encore dans la forme que dans le fond…

Contraints à pomper, les Shadoks ne peuvent pas rester inactifs,  leurs actions frénétiques conduisent parfois à quelque chose, souvent à des ratages. Euh, vous n’en connaissez pas au moins un agité, vous, qui rate ses objectifs ? Qui change de méthode ? Ou d’objectif ?

Heureusement en face, il y a, ne l’oublions pas : les Gibis. Eux, sont aussi intelligents que les Shadoks sont bêtes, aussi gentils et joueurs que les Shadoks méchants et obsédés de pompage. C’est sans aucun doute une nouvelle façon de voir l’opposition du bien et du mal.

Le pessimisme domine dans cette aventure. C’était dans l’air du temps. Nous étions à un tournant de l’Histoire, nous le sentions et nous regardions le monde avec des yeux un peu désespérés, il fallait que ça change, c’était il y a plus de 40 ans. Ca a changé. Malheureusement, pas en mieux. Aujourd’hui, comment est notre monde ? Comment le voyons-nous ? Je crois que nous avons perdu beaucoup d’espoir, que nous baissons les bras, fatalistes. Démotivés au travail et pour tout au fond. Désespérés ? Pas encore. Pas tous… Nous ne nous passionnons pas non plus pour aller nous exprimer par les urnes. La grève? La rue ? Même plus… Les exemples actuels ne sont pas réellement encourageants.

Attention, il y avait quand même beaucoup d’espoir dans ces deux minutes quotidiennes : la bêtise paye ! Les Shadoks arriveront sur Terre. Les Gibis y parviendront aussi, mais il y a un « détail qui tue » : leur intelligence réside dans leur petit chapeau melon, donc s’ils le perdent, ils deviennent aussi bêtes et méchants que les Shadoks.

Les Shadoks vivaient dans  un monde voué à l’accomplissement frénétique de tâches répétitives (pomper, pomper, toujours et encore, sans réfléchir ; les ordres viennent d’en haut, il faut exécuter). Et nous, comment vivons-nous ? Métro, boulot, dodo. Peut-être pas tout à fait comme ça, mais est-ce plus réjouissant, plus épanouissant ? Pour Dante, l’Enfer se caractérise par cette répétition infinie de douleurs (« Laissez toute espérance, vous qui entrez »). Sommes-nous aux portes de l’enfer ou déjà dedans ?

« Il faut allier le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté ». (Romain Rolland)

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Je me dépense donc je suis !

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