Les dégonflés

« Tu n’es pas un dégonflé, toi, dit Pinette. Tu ne peux pas vouloir que les Français déposent les armes avant de s’être battus jusqu’au bout. » (Sartre, La mort dans l’âme,1949). C’était du temps de la Résistance. Aujourd’hui, les dégonflés sont nombreux, de plus en plus nombreux, je crois. Plus facile de laisser faire que de se battre pour se faire entendre et respecter.

Dégonflé, c’est un terme très populaire mais que tout le monde comprend. Un dégonflé est un individu qui manque de détermination, de courage ou d’audace au moment d’agir, c’est quelqu’un qui renonce, se  retire lâchement d’une affaire, c’est une personne lâche, autrement dit un poltron, un froussard, un couard, un trouillard, un pleutre, un pétochard, un capon…

Le capon en argot scolaire est un élève qui dénonce ses camarades ; ça me fait penser aux Chiches Capons de ce film en noir et blanc «Les disparus de Saint-Agil» et à quelques proverbes créoles de l’Ile de la Réunion où certains mots inusités en métropole servent encore en créole.

J’évoque brièvement le vieux film : peu de temps avant la première guerre mondiale, au collège de Saint-Agil, des choses étranges se passent la nuit. Des élèves commencent à disparaître… Beaume, Sorgue et Macroy, trois élèves du collège, ont créé une association secrète, Les Chiches Capons, dans le but de préparer un tout aussi secret projet de départ pour l’Amérique.  Et ça continue… il s’en passe des choses dans ce film devenu classique des cinés-clubs.

Quant aux proverbes créoles contenant le mot capon, il m’en vient trois à l’esprit :
1 – Kapon i vive lontan.  «Le lâche vit longtemps»,
2 – Kapon la tié son frère.  «Le lâche a tué son frère»
3 – Kapon i sar pa la guerre. «Le lâche ne part pas à la guerre.»

Ah, les lâches, il y en a partout et depuis longtemps. Quelquefois couardise est sagesse. Il me semble qu’un proverbe irlandais dit «Mieux vaut être couard une minute que mort tout le reste de la vie». Aux Antilles, c’est « Atensyon pa kapon » : Prudence n’est pas lâcheté.

La lâcheté est éphémère chez certains, les exemples qui le prouvent sont nombreux : un événement vous surprend, vous avez une première réaction lâche liée à la peur puis vous vous reprenez ; pour d’autres individus, c’est malheureusement leur personnalité, ils sont craintifs. Attention, le lâche peut être très dangereux. Je m’explique : le pleutre est un individu né le même jour que la peur. Il a peur de ce qui est dangereux et de ce qui ne l’est pas du tout aussi. Tout ce qui bouge lui fiche la frousse ce qui peut lui faire perdre la tête. Le trouillard se saisit de tout ce qui est à sa portée pour se défendre quand il panique, il n’est donc pas rare que dans ces moments-là, il donne un mauvais coup à celui qui veut l’aider, son ami ou son frère… Il lui faut apprendre à dominer sa peur pour éviter un geste malheureux et les drames qui s’en suivent. « Kapon la tié son frère », réunionnais, est le «Kapon entéré manman» des Antilles. C’est partout pareil.

Pour finir avec ces courageux, «Kapon i sar pa la guerre» ou «Kaponèr i sar pa la guerre» (Le «kaponèr» ou le «kapon» c’est la même chose.) 
Comment voulez-vous  que l’homme qui a peur parte à la guerre ? Même s’il s’agit de défendre son pays, son peuple, sa terre, on ne peut pas compter sur lui. Il se planque. Il ne prend pas le maquis, il se terre et se tait. Comme les singes de la sagesse : ne rien voir, ne rien dire et ne rien entendre.

Si, dans la vie, nous ne devons pas chercher la guerre, nous ne devons pas non plus fuir et nous planquer. Il faut avoir de la fierté et le sens de l’honneur. Me reviennent en mémoire ces vers de Corneille, Horace (Acte III, scène 6) :

… ils ont vu Rome libre autant qu’ils ont vécu,
Et ne l’auront point vue obéir qu’à son prince,
Ni d’un état voisin devenir la province.
Pleurez l’autre, pleurez l’irréparable affront
Que sa fuite honteuse imprime à notre front ;
Pleurez le déshonneur de toute notre race,
Et l’opprobre éternel qu’il laisse au nom d’Horace.

Pourquoi allons-nous ailleurs donner des leçons, des conseils et des sous alors que chez nous, il faudrait rendre le peuple confiant et heureux ? Il y a des mots et des idées tordues chez ceux qui nous gouvernent mais d’honneur : plus du tout. Dommage !

Méritons-nous ce qui nous arrive ?

2 réflexions au sujet de « Les dégonflés »

  1. je me souviens du :  » t’es pas chiche  » !
    Aujourd’ hui, on n’ a plus le droit de ne pas se laisser faire, puisqu’ on est de plus en plus assisté !
    on ne sait plus que faire, quand la justice protège les truands et se moque des victimes !
    Les mots honneurs, courage, ne veulent plus rien dire dans un monde sans morale !
    bonne soirée Françoise
    bisous

  2. À Trublion, c’est ça « Pas chiche », « pas cap »… Dans la cour de récréation d’accord, c’était quelquefois pour faire des conneries mais c’était essentiellement pour prouver à soi-même et surtout aux autres qu’on était courageux. Maintenant certains jeunes prennent des risques inconsidérés pour jouer à se faire peur, pour faire comme les autres ou pour rentrer dans une bande, on peut donc dire que ces comportements-là n’ont que peu changé.

    Ce qu’il faut retenir, c’est, comme tu le soulignes, que nous sommes dans un monde sans morale et que la majorité préfère se taire plutôt que de perdre le peu d’avantages qu’elle a ou de biens qu’elle possède. Nous vivons tous dans une relation de « calculateur et dépendant ».

    Le calculateur (nos élus, dirigeants de tous poils) nous trompe, nous flatte, ment, essaie de nous duper et de nous contrôler dans tous les domaines pendant que nous, nous nous rendons dépendants en cherchant à profiter du système, en voulant inspirer de la pitié pour être aidé, pris en charge, laissant les autres faire les efforts et les sacrifices nécessaires à notre place. Nous devenons nous aussi des sortes de parasites, nous voulons nous comporter en éternels enfants gâtés, sans défense, pleurnichards et un tantinet hypocondriaques. Au fond, nous voulons tous être considérés comme des victimes. Voilà pourquoi l’honneur a disparu avec la fierté.

    Quand je regarde le monde d’aujourd’hui je me sens vieille, dépassée, impuissante… Je le dis en espérant ne pas être seule dans ce cas et en espérant qu’un souffle va nous aider à réagir pour faire changer les choses.

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