Le 5-7

Depuis quelques jours, on nous rabat les oreilles avec la tragédie de Puisseguin, certes c’est un accident impressionnant, inexplicable et meurtrier : 43 (quarante-trois) morts d’un coup, ce n’est pas rien. Mais qu’on m’explique comment un bus a pu brûler aussi rapidement alors que l’obligation de n’utiliser à bord de ces véhicules que des matériaux ignifugés existe ? Ces matériaux sont censés réduire la vitesse de propagation d’un incendie. Alors ? Des arnaques encore ? Ou la faute à pas de chance ? Concours de circonstances malheureuses ?

Moi, ce qui m’horripile en ce moment c’est qu’on ressasse cet événement. Comme toutes ces informations qui passent en boucles d’ailleurs. Ce n’est pas en parler qui fera revivre les défunts. Chacun reste avec sa surprise, sa peine, ses remords. Les familles sont chagrinées, quoi de plus normal ? Une séparation brutale est toujours plus difficile à accepter. Pour le moment, je ne peux m’empêcher de penser à ces 146 (cent-quarante-six) victimes du « 5-7 », brûlées vives elles aussi dans la nuit du 31 octobre 1970. C’était il y a quarante-cinq ans et je ne peux pas oublier que c’est une histoire de fric (décourager les resquilleurs) qui a tué autant de jeunes. Tous les morts avaient moins de vingt-six ans. Quel gâchis ! Quelle horreur ! La majorité des victimes de Puisseguin étaient âgées et même si leur mort peut paraitre injuste, anormale, elle l’est beaucoup moins, à mes yeux, que celle des cent-quarante-six  jeunes Rhonalpins.

Il y avait, parmi les morts, une copine d’école primaire. Elle m’avait accompagnée au lycée l’après-midi, la veille de sa mort. Elle travaillait déjà, à dix-sept ans, alors que moi j’étais en terminale. Elle était blonde, mignonne et s’appelait Chantal Bénévent. Une photo de classe (CE2) me revient en mémoire, Chantal était la seule élève floue du cliché ; elle avait bougé en remettant une mèche de ses cheveux en place au moment du déclic.

Je me souviens aussi du stade de glace à Grenoble qui avait été transformé en chapelle ardente tout comme un gymnase à Chambéry (photo d’archives du Dauphiné Libéré).

Pas de cellule de soutien psychologique en ce temps-là. Nous avons surmonté, plus ou moins seul, notre chagrin et nos angoisses. Pas d’ADN non plus pour identifier les victimes… Qu’y avait-il dans les cercueils donnés aux familles ? De toutes façons, leurs enfants n’étaient plus là… C’était il y a quarante-cinq ans déjà.

Huit jours plus tard lors du décès du Général De Gaulle à Colombey-les-Deux-Églises, un titre dans la presse fit scandale et causa la fin de l’Hebdo Hara-kiri, ancêtre de Charlie Hebdo. (En réalité l’hebdomadaire n’a pas été totalement interdit mais la mesure prise par le pouvoir obtenait le même but, Hara-Kiri Hebdo était « interdit à l’exposition et à la vente aux mineurs »).

Personnellement, je n’avais pas trouvé ce titre très drôle mais la liberté d’expression c’est ça : laisser à l’autre la possibilité de s’exprimer, même si on préférerait quelquefois le silence.

À propos de tragédie, savez-vous que les médias pourtant prompts à s’émouvoir ne disent rien sur 43 morts ( 43 comme à Puisseguin), quarante-trois (43) morts quotidiens ? Quelle est donc cette tragédie passée sous silence ?

Le suicide des chômeurs.

Les suicides ne comptent pas. On se tait. Personne ou presque personne n’en parle. J’avais rédigé un billet à ce sujet les 18 et 19 octobre 2012 (« Morts tragiques en France » et « Accidents de la route et suicides« ).

Aujourd’hui le chômage tue de plus en plus goulûment.Chaque jour, plus de quarante personnes disparaissent dans un trou noir, celui du désespoir lié au chômage. Personne n’en parle.

Qui signale les suicides sur les voies ferrées ou dans le métro ?

Savez-vous que la RATP et la SNCF appellent pudiquement les suicides « incident grave passager » ou « accident grave passager » ? Pas de quoi fouetter un chat ! Un incident : petit événement fortuit et imprévisible, qui survient et modifie le déroulement attendu et normal des choses, le cours d’une entreprise, en provoquant une interruption ressentie le plus souvent comme fâcheuse. Le suicidé,  lui, est parti très fâché, lâché aussi.

Pour ne pas parler que de suicide, le chômage est un facteur important de surmortalité ; en effet perdre son emploi fait chuter l’espérance de vie. Les chômeurs ont un risque d’AVC (Accident Vasculaire Cérébral) et d’infarctus supérieur de 80 % à celui des actifs ; ils sont plus nombreux à mourir de cancer. Oui, le chômage induit des conduites à risque : tabac, boisson, nourriture déséquilibrée et fait apparaître dépression et/ou manque de sommeil. Pôle Emploi n’intègre pas de questions de santé physique et morale lors des entretiens avec les demandeurs d’emploi.

Comme disait Coluche : « Le travail c’est bien une maladie, puisqu’il y a une médecine du travail.«  Alors pourquoi créer une médecine préventive des chômeurs?

Ils ne sont pas malades, ils ne travaillent pas. Les bienheureux ? (Je sais bien, et vous aussi, que tout le monde n’est pas logé à la même enseigne.)

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Une réflexion au sujet de « Le 5-7 »

  1. Pour moi, les médias comme les politiques sont indécents !
    Pour les uns ils veulent de l’ audimat, pour les autres des sondages qui remontent.
    On joue en effet sur le nombre, mais des gens qui meurent, c’ est tous les jours, et dans le monde toutes les secondes !
    Coluche avait un sketch à propos d’ un petit somalien squelettique !
    Ah ça y est, il est mort, coupez, elle est bonne !
    Bon dimanche Françoise
    Bisous

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