Et si, en proie à la nostalgie, je vous parlais de mon chez-moi d’origine, je veux dire de Grenoble ? Si je vous parlais des « brûleurs de loups » ? Peut-être connaissez-vous sous ce nom l’équipe de hockey de la ville ? Les «Brûleurs de loups», outre les hockeyeurs, ce furent les Dauphinois d’une manière générale. Pourquoi ce surnom ?
Non, non, je n’ai pas encore trouvé le temps de reprendre la plume tranquillement, je publie un article que j’avais écrit en prévision de jours trop bien remplis. (Là, ça dure un peu trop à mon goût. Trop de tracas cumulés, je sens que l’épuisement me guette. Vraiment.)
Dans les montagnes françaises, du XVII° au début du XX° siècle, vivaient des animaux dits nuisibles : loup et lynx en particulier. Les loups faisaient des ravages dans la région dauphinoise, ils attaquaient les troupeaux, on racontait même que des enfants avaient été dévorés par eux ; ils étaient perçus comme l’incarnation du mal. Les habitants en avaient tellement peur qu’ils inventèrent ainsi des histoires de loup-garou. Pour combattre ce fléau, ils organisaient des battues, encerclaient les loups dans les bois et mettaient le feu ; les loups qui s’échappaient du brasier étaient abattus. On appelait donc ces «chasseurs» dauphinois : les “Brûleurs de loups”.
J’avais entendu une autre explication à ce surnom : des primes avaient été promises pour les captures de loups mais les chasseurs ne rapportaient pas les dépouilles entières des bêtes, ils ne rapportaient que la tête ou simplement les deux oreilles, le reste étant entassé et brûlé. Je me souviens d’une mosaïque, sur la façade d’un chalet aux Deux-Alpes, qui représentait un de ces brasiers.
Le dernier spécimen de loup sauvage de la région fut abattu à Vignieu (Isère) en 1954.
Depuis la réintroduction controversée de l’animal, on l’a vu réapparaître très près des villes. Dans la nuit du 10 au 11 mai 2010, un loup a été percuté par un véhicule sur l’autoroute A 480 à Echirolles, au Sud de Grenoble. Selon le service départemental de l’Isère de l’Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage, l’animal est un mâle de 25 à 30 kilos, âgé d’au moins deux ans. Pourquoi, en été, un loup, si près de la ville ?
Ceux qu’on appelait les Brûleurs de loups répondaient, sans doute, à un double besoin : l’extermination de leur ennemi, prédateur de l’homme et des troupeaux, le loup, ce fameux Ysengrin (du Roman de Renart) et le déboisement, des terres cultivables ou pâturables que l’homme faisait siennes. Ils ne se doutaient pas qu’ils rompaient là un équilibre naturel ; en détruisant les forêts, ils exposaient les massifs à une forte érosion, dont nous subissons encore de nos jours les conséquences : combes avalancheuses, affaissements et glissements de terrains, que nous ne connaîtrions pas si la forêt avait été conservée.
Cette peur ancestrale du loup remonte sans doute à la préhistoire, puis à des époques où les épidémies, les famines, les très fortes mortalités ont amené le loup près des villages et des villes où il eut (sans doute) un rôle positif d’épurateur de cadavres. Les attaques attestées du loup sur l’homme sont néanmoins peu nombreuses malgré la mauvaise réputation que lui a fait Buffon dans son histoire naturelle et le rôle de menace du troupeau des fidèles dans les textes chrétiens. Le prédateur est pourchassé et utilisé comme bouc-émissaire. L’idée de conserver la dépouille du loup de Vignieu montre comment il a pu incarner une culture collective en Dauphiné et devenir un enjeu de rivalités villageoises en plein XXème siècle.
Si la tradition d’utiliser le feu pour se protéger de la bête est sans doute très ancienne, c’est peut-être à l’archevêque Le Camus que l’on doit le passage à la postérité du terme de “brûleur de loups”. La pratique de faire de grands feux semble avoir plusieurs motifs : chasser ou éloigner les bêtes des villages mais aussi prétexte pour agrandir les terres emblavées aux dépens de la forêt.
Pour ce qui est du loup, l’ardeur des chasseurs est à mettre en parallèle avec les primes annoncées pour les captures : l’appât du gain fut plus fort que la peur et le danger réel. Face aux quelques victimes dénombrées, on peut penser que les battues organisées ont été utilisées pour canaliser la violence rurale et celle de 1754 montre comment une véritable psychose a pu se développer en bas Dauphiné.
Au XIXème siècle, en France, l’homme est devenu seul maître des bois face au loup. Au XXème, pris de regrets, il réintroduit la bête…
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