Est-ce la proximité de la date du 18 juin qui fait vibrer ma fibre patriotique et me parle de liberté ? Il est vrai qu’après avoir évoqué le chant des partisans, un poème de Paul Eluard dont tout le monde connait au moins deux vers, « J’écris ton nom : Liberté ! » , titille mes neurones. Le voilà !
Sur mes cahiers d’écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable de neige
J’écris ton nomSur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J’écris ton nomSur les images dorées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
J’écris ton nomSur la jungle et le désert
Sur les nids sur les genêts
Sur l’écho de mon enfance
J’écris ton nomSur les merveilles des nuits
Sur le pain blanc des journées
Sur les saisons fiancées
J’écris ton nomSur tous mes chiffons d’azur
Sur l’étang soleil moisi
Sur le lac lune vivante
J’écris ton nomSur les champs sur l’horizon
Sur les ailes des oiseaux
Et sur le moulin des ombres
J’écris ton nomSur chaque bouffées d’aurore
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne démente
J’écris ton nomSur la mousse des nuages
Sur les sueurs de l’orage
Sur la pluie épaisse et fade
J’écris ton nomSur les formes scintillantes
Sur les cloches des couleurs
Sur la vérité physique
J’écris ton nomSur les sentiers éveillés
Sur les routes déployées
Sur les places qui débordent
J’écris ton nomSur la lampe qui s’allume
Sur la lampe qui s’éteint
Sur mes raisons réunies
J’écris ton nomSur le fruit coupé en deux
Du miroir et de ma chambre
Sur mon lit coquille vide
J’écris ton nomSur mon chien gourmand et tendre
Sur ses oreilles dressées
Sur sa patte maladroite
J’écris ton nomSur le tremplin de ma porte
Sur les objets familiers
Sur le flot du feu béni
J’écris ton nomSur toute chair accordée
Sur le front de mes amis
Sur chaque main qui se tend
J’écris ton nomSur la vitre des surprises
Sur les lèvres attendries
Bien au-dessus du silence
J’écris ton nomSur mes refuges détruits
Sur mes phares écroulés
Sur les murs de mon ennui
J’écris ton nomSur l’absence sans désir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J’écris ton nomSur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l’espoir sans souvenir
J’écris ton nomEt par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommerLiberté
Paul Eluard
in Poésies et vérités, 1942
Le poème «Liberté» de Paul Eluard débute le recueil «Poésie et Vérité» publié en 1942. Les textes qui composent ce recueil sont tous des poèmes de lutte qui pénètrent dans la mémoire des combattants et soutiennent l’espérance de la victoire ; ils sont de la même veine que «le chant des partisans».
Comme on le faisait pour les armes et les munitions, le poème Liberté a été, à l’époque, parachuté dans les maquis, traduit et diffusé à travers toute l’Europe sous le manteau. A la fin de la guerre, les résistants savaient par cœur ces strophes comme celles du chant des partisans.
Paul Eluard devint ainsi un messager de la lutte et de l’espoir dans une France occupée. Dans ce poème, il exploite une nouvelle fois la puissance persuasive de l’anaphore (reprise systématique d’un mot ou d’un groupe de mots à chaque début de phrase ou de vers ; ainsi «Rome» pour les stances de Camille, dans Horace de Corneille ou encore «J’accuse» d’Emile Zola dans son courrier au Président de la République pour la défense d’Alfred Dreyfus). Dans ce poème, simple dans sa forme, l’anaphore est reprise sur 19 quatrains.
Le rythme du poème est entretenu par des vers courts sans rimes traditionnelles remplacées par la construction anaphorique : sur, sur, sur, j’écris. Le vocabulaire est très simple, réduit, mais je crois qu’Eluard lui-même disait qu’il faut peu de mots pour exprimer l’essentiel. Pour écrire le mot qu’il préfère, il utilise tous les moyens et tous les supports possibles, supports qui progressent de strophes en strophes marquant une implication personnelle plus forte de l’auteur avec des adjectifs possessifs multiples, des gestes de fraternité et d’amour (des mains qui se tendent, des lèvres attendries : bouche faite pour l’amour et le verbe).
On ne trouve que peu de mots à connotation triste, ce qui donne au texte une sorte de vie, simple, tonique, pleine d’espoir dans les heures noires de 1942. C’est un hymne à la liberté avec ce qu’elle exige, en particulier la solitude. (clic : écoutez Moustaki et sa liberté). En y regardant de plus près, le texte suit la chronologie d’une vie : d’abord l’enfance, l’école, les livres d’images, le monde des contes avec rois et guerriers, puis arrive l’adolescence, le temps des amours (saisons fiancées), pas forcément heureux (l’absence sans désir, la solitude) et enfin la vieillesse (les marches de la mort).
Mais vous avez dû remarquer que, dans la majorité des strophes, Eluard abandonne les possessifs pour les articles indéfinis. Il parle ainsi au nom de tous, de tous les humains, épris de liberté.
Vous avez constaté que la fin est pleine d’espoir : sur la santé revenue, sur le risque disparu, je recommence ma vie, je suis né pour te connaître... Comme Scarlett O’Hara, répétons-nous que « Demain est un autre jour », plus gai, plus bleu. Tous les espoirs sont permis.
N’est-ce pas l’espoir qui nous fait vivre sinon survivre ?
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