Pouvoir des mots

« Celui qui a les mots a le pouvoir. »  Je ne me souviens plus de qui dit ou écrit cela. Il y a une vérité et une inégalité dans cette petite phrase, une vérité que vous constatez avec les baratineurs en tous genres et une inégalité qu’il ne faut pas laisser se développer or c’est ce qui se passe quand le vocabulaire s’appauvrit dans des quartiers. Certains enfants sortiraient de l’école avec un bagage qui ne dépasserait pas trois cents ou quatre cents mots. Pourquoi si peu de vocabulaire ?

Pourquoi ? Je vois plusieurs explications.

  • Les ghettos des banlieues, pleins d’immigrés qui ne maitrisent pas la langue française et restent entre eux dans une espèce de confinement malsain,
  • le système scolaire défaillant qui envoie dans les quartiers difficiles les maîtres les moins expérimentés, dans des locaux « pourris » la plupart du temps, avec des classes surchargées et des « remédiations » insensées qui ne collent pas à la réalité quotidienne, le passage systématique dans le niveau supérieur d’enseignement sans avoir acquis les bases indispensables ; l’abandon des enseignants face aux hordes…
  • le niveau lamentable des émissions de télévision,
  • la starisation d’individus grossiers et incultes (je passe les détails),
  • le fait de se complaire dans la facilité : aucun effort n’est demandé. Les gens ont des droits mais plus aucun devoir.
  • la volonté d’uniformité, faire comme tout le monde, à moindre frais,
  • l’incapacité de rêver, d’imaginer, d’avoir des moments de calme à soi…

Qu’est devenue cette époque où nous avions du temps pour nous mais où ne rien faire, la paresse, était considéré comme un vice ? Il faut aujourd’hui donner le temps de vivre à nos enfants, ne pas les laisser traîner n’importe où, dans la rue ou seul face à un écran, pas plus que de les noyer sous des monceaux de jeux ou des flots d’activités.

Je me souviens de ces moments de mon enfance passés à regarder des grains de poussière voler dans un rai de lumière, pensant à tous les univers qui pouvaient se loger là-dedans. Je ne me suis jamais ennuyée et, lorsque je n’avais pas de jouets à ma disposition, j’inventais des jeux, des histoires, sans télévision, sans tablette, ni téléphone mobile, ni console. L’imagination était au pouvoir et le calme aussi.

Je me souviens, dans un livre que j’avais lu :« La Maison de Claudine », encore plus tôt dans le temps, Colette (l’écrivain), racontait que, lorsqu’elle était enfant, elle avait un jour entendu quelqu’un s’extasier sur la beauté du presbytère et, au lieu de demander ce que c’était (on ne coupait pas la parole des grands à cette époque, on ne se mêlait jamais de leurs conversations), elle a accolé le mot presbytère à un escargot bourguignon, rayé de noir et blanc. Un jour, elle s’est précipitée vers sa mère en tenant dans la main un escargot et lui a dit : « Maman, regarde le joli petit presbytère ! » Evidemment, les adultes ont ri et lui ont expliqué ce qu’était un presbytère, la remettant dans le droit chemin du vocabulaire. Tous les enfants aiment donner aux mots, assemblages arbitraires de syllabes, un sens qui leur plait, leur convient et qui leur est propre. Vive l’imagination, la créativité, la liberté aussi.

Un jour, à mon tour, j’ai compris quelques erreurs d’interprétations de mes enfants. Je parle beaucoup et je dois avouer ma fâcheuse tendance à parler argot voire patois, à utiliser des lieux communs, des expressions toutes faites. Ainsi :

  • la peau de saucisson devant les yeux (ne pas voir l’évidence), malmenée et abrégée en « peau de saus’s » est devenue « pots de sauce » pour mes enfants,
  • le pot-aux-roses et devenu le « poteau rose » tout comme le pot-au-noir était pour eux le poteau noir.

Ces deux exemples sont ceux qui me sont restés en mémoire mais je suppose qu’il y en a eu d’autres. Pas si simples de communiquer !

S’exprimer, avoir le mot juste, est une forme de politesse ; c’est une attention qu’on doit à son interlocuteur. Trouver le mot juste n’est malheureusement pas toujours simple soit l’autre ne connait pas le mot, soit il lui a donné un autre sens ou même, dans certains cas, le mot n’existe pas et qu’il faudrait l’inventer. Ainsi celui qui perd son conjoint est veuf, celui qui perd ses parents est orphelin mais il n’y a pas de mot pour celui qui a perdu un enfant. C’est innommable mais ça arrive ; or le mot existe, en chinois et sans doute dans d’autres langues mais pas en français. Il y a des mots qui manquent depuis toujours, comme celui qui servirait à exprimer l’atroce deuil d’un enfant.

Nous sommes pourtant capables d’inventer de nouveaux mots chaque année pour des « trucs » qui disparaissent aussi vite qu’ils ont vu le jour comme « vapoter » qui durera ce que durera la cigarette électronique (qui se révélera sans doute toxique dans peu de temps).

La cuvée 2019 des mots nouveaux est arrivée pour le « Robert », on y touve :

  • accorderie : « réseau d’échange de services entre habitants »
  • animalisme : « mouvement de défense des droits des animaux en tant qu’êtres sensibles »,
  • antisystème : « qui s’oppose au système en place », qualificatif revendiqué par de nombreux prétendants à l’Elysée.
  • cabinet noir (« service occulte de renseignements »)
  • chia : « plante herbacée originaire du Mexique »
  • cyberdéfense : « ensemble des moyens informatiques employés pour assurer la défense d’un pays ».
  • dégagisme, nom « familier » signifiant le « rejet de la classe politique en place » est officiellement honoré.
  • écriture inclusive : « qui s’efforce d’assurer une représentation égale des hommes et des femmes ».
  • fiché S désigne un individu fiché par la police en raison de risques pour la sécurité.
  • frotteur : « personne qui recherche les contacts érotiques en profitant de la promiscuité dans les transports en commun »
  • grossophobie  : « attitude de stigmatisation, de discrimination envers les personnes obèses ou en surpoids ».
  • pavlova, « gâteau constitué d’un disque de meringue garni de crème chantilly et de fruits ».
  • rageux : « personne agressive, animée par la haine, la jalousie » en action sur les réseaux sociaux  
  • revenant : « djihadiste qui regagne son pays d’origine après être parti(e) combattre »
  • revenu universel : « qui serait versé à tous les citoyens d’un pays sans condition »
  • teriyaki : « plat de viande ou de poisson grillé après avoir mariné dans une sauce à base de soja et de saké doux ».
  • travailleur détaché : « affecté dans un autre pays de l’Union européenne »
  • shiba inu : « petit chien originaire du Japon, à fourrure beige, noire ou blanche, à la queue enroulée sur elle-même, apprécié pour son agilité »
  • VTC : « voiture de location avec chauffeur que l’on peut emprunter uniquement sur réservation contrairement au taxi »

Les substantifs marcheur et insoumis, présents depuis longtemps dans les dictionnaires, ont décroché un nouveau sens, politique celui-là.

  • Des anglicismes figurent parmi le mots nouveaux :
  • cosplay : « pratique qui consiste à incarner un personnage de fiction »,
  • chatbot : « agent conversationnel »,
  • darknet : « partie du réseau Internet accessible par des logiciels qui anonymisent les données des utilisateurs »,
  • drive : « service permettant de retirer une commande tout en restant à bord de son véhicule ».
  • fashionista : « personne passionnée par la mode, qui suit les nouvelles tendances »,
  • globish :  » anglais au vocabulaire limité et à la syntaxe élémentaire « , 
  • e-sport : « sport électronique »,
  • running : « pratique régulière et intensive de la course à pied »,
  • hoverboard : « gyropode sans guidon, qui se manœuvre avec les pieds »,
  • queer : « personne dont l’orientation ou l’identité sexuelle ne correspond pas aux modèles dominants »,
  •  replay : « service qui permet de voir en différé un programme télévisé ou radiophonique après sa diffusion »,
  • SUV : « monospace de tourisme équipé de quatre roues motrices » (Sport Utility Vehicle, parfois appelé VUS au Canada francophone, abréviation de véhicule utilitaire sport en français canadien). Ah les acronymes !

 

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3 réflexions au sujet de « Pouvoir des mots »

  1. Tu t’en es sans doute rendu compte : j’adore inventer des mots ou les déformer.
    Un que j’emploie souvent et qui me vient de ma grand mère : je suis maufrette qui veut dire d’humeur chafouine, un peu chagrine et peu incline au dialogue.
    Celui-là, je l’adore : elle était la reine pour ça, comme la déformation des mots : pancrasse pour une pancarte ou alors, citer des dictons en en mélangeant deux : il ne roulait pas sur l’or de la cuisse à jupiter !
    J’aurais dû les noter : de quoi écrire un bouquin …
    Ma fille, gamine (et même encore !) m’en faisait aussi de belles !
    Un jour qu’on était à la pharmacie et que la dame lui avait donné un bonbon, je lui dis « tu n’oublies pas quelque chose ? » et elle « merci la pharmacie ! ».
    Je pourrais écrire des heures, sur ce sujet …
    Pour les mots nouveaux, beaucoup sont à la mode mais passeront aussi vite qu’ils sont venus.
    Ce qui m’énerve le plus, ce sont les journalistes, quand ils trouvent une expression à la mode et que tous la reprennent à tout moment dans leurs phrases.
    Bon, sur « ceux », je te souhaite un bon début de semaine, toujours dans la douceur estivale.
    Bisoux, ma françoise ♥

  2. j’ ai repensé à un sketch de Coluche, qui reprenait des expressions connues, en les déformant, comme le savant de Marseille, la cuisine à Jupiter, les chiens Sarah Bernard, et à mes enfants qui ne voyaient pas ce qu’ il y avait de drôle !
    IL me semble que la lecture est le meilleur moyen pour avoir un vocabulaire intéressant !
    Je suis toujours d’ avis que la dégringolade débute en mai 68, où on a fait fi de la discipline et de l’ autorité.
    Passe une bonne journée Françoise
    Bisous

  3. oui bien triste que le français fasse une pareille dégringolade ! 2 a 300 mots utilisés par certains, c’est fou ! le niveau des fautes d’orthographe est fou lui aussi ! où sont les dictées d’antan ? et la lecture, helas abandonnée quelque peu par les jeunes, le smartphone avec ses SMS, tout contribue à notre appauvrissement intellectuel … d’autres moyens existent , mais sont ils tres utilisés ? je me suis mis à la « liseuse electronique » c’est tres agreable, mais necessite un certain budget evidemment !
    combien lisent encore un journal, pourtant à la portée de tous ? bonne journee chere Françoise, bisous

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