L’Angelus de Millet

Des mois plus tôt, lorsque j’ai écrit ce billet, à trois heures et demi du matin, à Paris, il y avait une heure et demie que j’étais réveillée. Pourquoi ? Allez savoir. Jadis, trois heures et demi du matin, c’était une heure à laquelle j’allais me coucher mais les temps changent… J’ai vieilli. Une fois de plus, j’avais laissé mes idées partir en vadrouille. J’ai pensé que « dans le temps lontan », la vie était, non pas meilleure, mais, sans aucun doute, plus calme, plus organisée, réglée par des prières dont l’Angelus, trois fois par jour ; la nuit on dormait, épuisé.

Je me suis souvenu de ce que j’avais appris à l’école : au XIX° siècle, en France, la vie des paysans était rythmée par le son des cloches et le travail. Les manants (et les autres) devaient se rendre à l’église pour les messes, c’était obligatoire, et cesser de travailler aux heures de prière. Même loin du village, dans les champs, quand les croquants entendaient les cloches qui sonnaient les appels à la prière, ils s’arrêtaient, comme figés.

Chacune des manières de sonner les cloches avait une signification particulière. La plus angoissante était le tocsin, la plus triste : le glas.

  • Le tocsin était une sonnerie de cloche à coups répétés et prolongés pour donner l’alarme en cas d’alerte, de catastrophe naturelle, d’incendie, de mobilisation générale. (Le tocsin a été remplacé par une sirène pour alerter les populations des dangers imminents.)
  • Le glas, tintement lent, sur une seule note, d’une cloche d’église annonçait l’agonie, la mort ou les obsèques de quelqu’un.

Ah les cloches, que de souvenirs, elles éveillent en moi. Une chanson m’a longtemps horripilée car ma mère me l’infligeait régulièrement. C’était son succès. À la fin des repas en famille, on lui demandait « les Trois Cloches », elle la chantait, paraît-il, si bien. Moi, j’avais honte à chaque fois qu’elle entonnait cette fameuse chanson.

« Village au fond de la vallée
Comme égaré, presqu’ignoré
Voici qu’en la nuit étoilée
Un nouveau-né nous est donné… »

Ah le cauchemar ! La quatrième cloche me mettait fort mal à l’aise. Même si la chanson est plutôt belle et si, je dois le reconnaître, ma mère la chantait plutôt bien, j’avais honte de ces exhibitions publiques. Pourquoi acceptait-elle d’interpréter cette unique rengaine ? Quelle pénible humiliation ! C’est comme ça quand on est jeune, on a honte de ses parents. C’était comme ça pour moi. Et il ne fallait rien dire, ne pas laisser paraître son embarras. Pire encore, il fallait applaudir cette prestation que je jugeais dégradante.  Toute manifestation de déplaisir m’était interdite. J’ai donc subi longtemps « Les trois cloches ».

Et dire que des années plus tard, Tina Arena a repris le titre maudit :

après « Les Compagnons de la chanson » et Edit Piaf, les créateurs du « tube » maternel :

Je reviens à la cloche dont je voulais vous parler : l’angélus ou prière de l’Ange. L’angelus est une prière en trois versets, en l’honneur de l’incarnation du Christ. Un Ave Maria suit chaque verset et une oraison conclut le tout. L’angelus se récite trois fois par jour, le matin, le midi et le soir au signal de la sonnerie de cloche appelée elle aussi Angelus (trois fois trois coups suivis d’une sonnerie en volée). (On a coutume d’incliner légèrement la tête lorsque l’on dit « Et le Verbe s’est fait chair », en signe de révérence pour le mystère de l’Incarnation.).

Traditionnellement, depuis un décret du roi Louis XI en 1472, tout bon Chrétien qui se respecte doit s’arrêter de travailler trois fois par jour – à 6h00, à midi et à 18h00 – pour se recueillir et réciter cette prière au son d’une cloche qui sonne trois fois trois coups espacés pour laisser le temps de réciter chaque verset puis une sonnerie à la volée pour signaler la fin de ce moment de grâce.

L’Angélus est encore parfois sonné dans certains villages mais bien peu de personnes se rappellent toutefois de sa signification.

L’Angélus est aussi un tableau de Jean-François Millet, peint entre 1857 et 1859.

En plein travail des champs, deux paysans ont posé leurs outils pour se mettre en prière avec simplicité . On devine que l’angélus vient de sonner au clocher lointain (celui de l’église Saint-Paul  de Chailly-en-Bière, près de Barbizon).

Le peintre, Jean-François Millet, s’attache dans ce tableau (huile sur toile de 55,5 cm sur 66 cm), inspiré de son enfance paysanne, à représenter avec réalisme et délicatesse un aspect de la vie quotidienne des campagnes de l’époque. La deuxième moitié du XIXème siècle a vu le développement, au sein du monde paysan, d’une piété plus profonde et plus personnelle, parallèlement au goût pour les pratiques magiques et les grandes cérémonies ostentatoires. Le peuple se rendait compte que le monde changeait avec l’industrialisation et l’exode rural… Arrêter sa besogne pour dire l’angélus, c’était à la fois obéir mais aussi se rassurer, fixer son rythme de vie.

Un coup d’œil sur la toile qui se trouve au Musée d’Orsay.

Jean-François Millet (1814-1875) L’Angélus peint entre 1857 et 1859, huile sur toile H. 55,5 ; L. 66 cm

En 1889, la volonté de rachat du tableau par le Louvre devint une affaire d’État et médiatique en France, opposant la droite royaliste, qui ne voulait pas de cette acquisition, au gouvernement, qui ne voulait pas que le tableau devienne la propriété des musées américains. L’État ne parvenant pas à réunir la somme nécessaire, le tableau est acheté chez un marchand pour 553 000 francs par l’American Art Association qui le vend l’année suivante à Alfred Chauchard pour 750 000 francs-or. Ce dernier le lègue à sa mort en 1909 à l’État, qui l’attribue au musée du Louvre, puis au musée d’Orsay lors de sa création en 1986.

Avez-vous bien regardé cet illustre tableau ?

Avez-vous remarqué que la seule lumière vient du ciel ? Que la palette est plutôt chaude et que la couleur ocre, le marron et ses dérivés dominent ? Des couleurs de terre. Pour raccrocher à la réalité ?

Pourquoi la Joconde et l’Angélus ont-ils tant de succès ?

Mystère de l’art.

3 réflexions au sujet de « L’Angelus de Millet »

  1. Imagine alors les ordres religieux, qui en plus de la messe respectent matines, laudes, prime , tierce, sexte , none, vêpres et complies !
    Que dire quand on sait que les religions ont fait tant de morts !
    D’ un autre côté, on voit ce que ça donne quand il n’ y a plus de règles de morale !
    L’ homme a besoin d’ une croyance, même aux fins fonds de l’ Amazonie, et s’ in ne connait pas Dieu, il s’ en invente !
    Moi j’ aime beaucoup écouter de temps en temps les Compagnons et Piaf interpréter cette chanson des trois cloches, mais ma mère ne la chantait pas !
    Il me semble que du temps de Millet, la terre nourrissait le peuple comme le paysan, et aujourd’ hui, les lobbies ont remplacé les nobles, et pollué les sols
    Passe une bonne journée Françoise
    Bisous

  2. On a tous besoin de croire en quelque chose, ne serait-ce qu’un ange gardien …

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *